Alors que l'opinion publique internationale est encore sous l'effet de la déferlante de migrants dans l'enclave espagnole de Ceuta, frontière terrestre entre l'Europe et le continent africain au Nord du Maroc, les voix s'élèvent pour chercher à comprendre cet évènement qui relance le débat sur la crise migratoire. Dans cette tribune qu'il a fait parvenir à C'Finance, le consultant international en financement du développement et politiques publiques, Mohamed El Aichouni, donne des pistes de réflexion et questionne la responsabilité des Etats africains pour offrir une meilleure alternative centrée sur le développement humain.
Bien plus qu'une crise migratoire Les images de milliers de jeunes marocains convergeant vers l'enclave espagnole de Ceuta ont profondément marqué les opinions publiques. Beaucoup y voient un simple épisode de migration irrégulière, provoqué par une rumeur relayée sur les réseaux sociaux. D'autres y lisent avant tout une défaillance du dispositif de contrôle des frontières. Ces explications ne sont pas fausses, mais elles demeurent largement insuffisantes. Une rumeur, aussi virale soit-elle, ne pousse pas des milliers de jeunes à risquer leur vie si elle ne rencontre pas un profond sentiment de désespoir.
Les réseaux sociaux n'ont pas créé cette crise ; ils n'en ont été que le catalyseur. Ceuta n'est donc pas la cause du problème. Elle en est le révélateur. Au-delà de l'émotion suscitée par ces événements, une interrogation fondamentale s'impose : comment expliquer que, malgré les progrès économiques et les investissements réalisés depuis plusieurs décennies, une partie importante de la jeunesse continue de considérer que son avenir se trouve de l'autre côté de la Méditerranée ?
Un développement qui peine à convaincre sa jeunesse
Le Maroc, comme plusieurs pays du Maghreb, a connu ces dernières décennies des transformations majeures. Autoroutes, lignes ferroviaires à grande vitesse, ports modernes, zones industrielles, infrastructures énergétiques, universités et établissements de santé témoignent d'efforts considérables de modernisation.
Ces réalisations sont incontestables. Elles ont amélioré la compétitivité du pays, renforcé son attractivité et modernisé son économie. Pourtant, ces progrès matériels ne suffisent pas à retenir une partie de la jeunesse. Le véritable indicateur du développement ne réside pas uniquement dans la croissance économique ou la qualité des infrastructures.
Il se mesure aussi à la confiance que les citoyens, et en particulier les jeunes, accordent à leur avenir. Le premier capital d'une nation n'est ni son PIB, ni ses ressources naturelles, ni ses infrastructures. C'est la confiance de sa jeunesse dans les possibilités qu'offre son propre pays. Lorsqu'une société voit des milliers de jeunes prêts à affronter la mer, les clôtures ou les forces de sécurité pour rejoindre un autre territoire, elle est confrontée à une crise de confiance autant qu'à une crise migratoire.
Les réseaux sociaux : un accélérateur, non une cause
Attribuer les événements de Ceuta aux seuls réseaux sociaux constituerait une erreur d'analyse. Les plateformes numériques n'ont fait qu'accélérer un phénomène dont les causes sont beaucoup plus profondes. Elles diffusent quotidiennement des images de réussite, de consommation, de mobilité et de confort matériel, souvent idéalisées, qui renforcent chez certains jeunes le sentiment d'un décalage entre leurs aspirations et leur réalité. Mais ce sentiment ne naît pas sur un écran.
Il trouve ses racines dans plusieurs facteurs qui se combinent :
- Le chômage et le sous-emploi des jeunes ;
- La difficulté d'accéder à un emploi stable et qualifié ;
- Les inégalités sociales et territoriales ;
- Le sentiment que les opportunités ne sont pas équitablement réparties ;
- Les difficultés d'accès au logement ;
- L’impression que l'ascenseur social fonctionne difficilement ;
- L’idéalisation persistante de l'Europe.
Lorsque ces facteurs convergent, une simple rumeur suffit parfois à déclencher une mobilisation spectaculaire.
Les limites d'un modèle de développement
Les événements de Ceuta invitent également à s'interroger sur le contenu même du développement. Depuis plusieurs décennies, l'action publique privilégie naturellement les grands investissements structurants, les infrastructures, l'attractivité économique et les indicateurs macroéconomiques.
Ces politiques sont indispensables. Mais elles ne produisent pas automatiquement davantage d'égalité des chances ; une mobilité sociale réelle ; un sentiment d'inclusion ; une confiance collective dans l'avenir.
Un modèle de développement peut réussir sur le plan économique tout en laissant persister une frustration sociale importante. Le véritable défi consiste donc à transformer la croissance en espérance.
Les limites des politiques migratoires
Depuis plus de vingt ans, les politiques migratoires reposent principalement sur trois piliers :
- Le renforcement des frontières ;
- La coopération sécuritaire ;
- La lutte contre les réseaux de passeurs.
Ces mesures sont nécessaires. Elles permettent de sauver des vies, de combattre les organisations criminelles et de mieux gérer les flux migratoires. Mais elles ne répondent pas à la question essentielle : Pourquoi tant de jeunes souhaitent-ils partir ?
Une frontière peut ralentir un mouvement migratoire. Elle ne peut pas supprimer les raisons profondes qui le provoquent. Tant que les causes structurelles persisteront, la pression migratoire trouvera toujours de nouveaux itinéraires.
Une responsabilité partagée
La réponse ne peut être uniquement sécuritaire. Les pays d'origine doivent poursuivre leurs efforts pour créer des emplois productifs, améliorer la qualité de l'éducation, renforcer la gouvernance, soutenir l'entrepreneuriat et offrir des perspectives crédibles aux nouvelles générations.
Les partenaires européens ont également intérêt à dépasser une approche exclusivement sécuritaire. Le développement de partenariats industriels, d'investissements productifs, de programmes de formation, de mobilité légale et de co-développement constitue probablement une réponse plus durable que la seule multiplication des dispositifs de contrôle.
La migration n'est pas uniquement un enjeu de sécurité. Elle demeure avant tout une question de développement humain.
Le véritable défi : restaurer la confiance
Au fond, le drame de Ceuta révèle une réalité simple mais souvent oubliée. Les jeunes ne quittent pas seulement un territoire. Ils quittent l'absence de perspectives qu'ils perçoivent. Le véritable enjeu des politiques publiques n'est donc pas uniquement d'empêcher les départs. Il consiste à construire une société dans laquelle rester devient le choix le plus prometteur.
Le succès d'un modèle de développement ne se mesure pas uniquement au nombre de kilomètres d'autoroutes construits, aux investissements réalisés ou au taux de croissance. Il se mesure aussi à la capacité d'un pays à convaincre sa jeunesse que son avenir peut s'écrire chez elle.
Conclusion
Les événements de Ceuta doivent être analysés avec lucidité, sans instrumentalisation politique ni simplification excessive. Ils ne remettent pas en cause les progrès considérables réalisés par le Maroc au cours des dernières décennies.
En revanche, ils rappellent que le développement ne saurait être réduit à une accumulation d'infrastructures ou à l'amélioration des indicateurs macroéconomiques. Le véritable développement est celui qui transforme la croissance en confiance, les investissements en opportunités et les ambitions nationales en espérance collective.
Le jour où les jeunes renonceront spontanément à risquer leur vie pour franchir une frontière, ce ne sera pas seulement une victoire des politiques migratoires. Ce sera surtout la victoire d'un développement capable de convaincre sa jeunesse que son avenir se construit d'abord chez elle.
Par Mohamed El Aichouni,
Consultant en financement du développement et politiques publiques




