WITBA INVEST SA est un cabinet panafricain spécialisé en intelligence économique et stratégique, en ingénierie financière, en structuration de projets et accompagnement des investissements structurants en Afrique. Il a mis en place un instrument innovant de mesure des dynamiques industrielles en Afrique dénommé Baromètre de l’investissement industriel en Afrique (AfIIB - African Industrial Investment Barometer), dont le premier rapport a été présenté le 25 mai 2026, à Brazzaville, au Congo, en marge des 61e Assemblées annuelles du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD). Dans cette interview accordée à C’Finance, le Président de WITBA INVEST SA, Dr Harouna Kaboré, ancien ministre burkinabè de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat, revient sur ce qui a prévalu au lancement de cet outil stratégique et opérationnel destiné aux investisseurs, décideurs publics et privés du continent. Il y aborde également les principales conclusions du rapport, la particularité du baromètre AfIIB, les facteurs explicatifs des dynamiques industrielles africaines actuelles, les enseignements, les défis, ainsi que les recommandations pour une meilleure structuration des investissements industriels à fort impact en Afrique. Pour Dr Kaboré, « l’objectif final est de doter le continent d’un véritable système africain d’observation stratégique de l’investissement industriel, car ce qui ne se mesure pas se pilote difficilement ».
C’Finance (C.F) : Vous êtes le Président du Cabinet WITBA INVEST SA, orienté sur l’intelligence économique et la réflexion prospective, notamment sur les enjeux du développement du continent. Pouvez-vous présenter ce cabinet et les motivations qui ont conduit à sa création ?
Dr Harouna Kaboré (H.K) : WITBA INVEST SA est une société panafricaine spécialisée en ingénierie financière, intelligence économique, conseil stratégique et accompagnement à l’investissement. Notre vocation est d’aider les États, les entreprises et les investisseurs à prendre des décisions éclairées dans un environnement mondial de plus en plus complexe et compétitif. La création de WITBA INVEST est née d’une conviction forte : l’Afrique ne pourra durablement se développer qu’en renforçant sa capacité à produire ses propres analyses, à structurer ses propres instruments de décision et à mobiliser efficacement ses ressources pour financer sa transformation économique. Trop souvent, les décisions stratégiques concernant le continent sont prises à partir d’analyses produites ailleurs ou à partir de données incomplètes.
Notre ambition est donc de contribuer à construire une intelligence économique africaine capable d’anticiper les mutations géoéconomiques, d’identifier les opportunités d’investissement et d’accompagner l’industrialisation du continent. Notre slogan, « Élargir les horizons », traduit cette volonté permanente d’ouvrir de nouvelles perspectives aux acteurs du développement africain.
C.F : WITBA INVEST SA, en partenariat avec TRENDEO, a mis en place un instrument innovant de mesure des dynamiques industrielles en Afrique dénommé Baromètre de l’investissement industriel en Afrique (AfIIB). Pouvez-vous présenter davantage cet instrument et dire ce qui vous a motivé à mettre en place un tel outil ?
H.K : L’AfIIB, African Industrial Investment Barometer, est le premier instrument panafricain consacré exclusivement à l’analyse des investissements industriels sur le continent. Son objectif est de mesurer, suivre et analyser les dynamiques réelles d’investissement industriel afin de mieux comprendre comment se construit l’Afrique productive de demain. L’idée est née d’un constat simple. L’Afrique parle beaucoup d’industrialisation, mais dispose encore de peu d’outils permettant de suivre concrètement les investissements qui créent des usines, développent des chaînes de valeur, génèrent des emplois industriels et renforcent la souveraineté productive.
Nous avons voulu créer un instrument fondé sur des données opérationnelles, vérifiables et géolocalisées. Le baromètre permet ainsi d’identifier où les investissements sont réalisés, dans quels secteurs, avec quels impacts et selon quelles tendances. Notre ambition n’était pas de produire un rapport supplémentaire, mais de mettre à la disposition des décideurs publics et privés un véritable outil d’aide à la décision stratégique.
C.F : Quelle est sa particularité par rapport aux autres instruments qui existent déjà sur le continent ?
H.K : La principale innovation de l’AfIIB réside dans son approche microéconomique et territoriale. La plupart des indices existants analysent l’environnement économique général ou la performance industrielle globale des pays. L’AfIIB s’intéresse directement aux projets d’investissement industriels eux-mêmes. Nous observons les usines qui se construisent, les capacités de production qui se développent, les emplois créés et les territoires qui attirent les investissements. Cette approche permet de mesurer l’industrialisation réelle plutôt que l’industrialisation déclarée.
Une autre particularité est son caractère prospectif. Le baromètre ne se limite pas à décrire la situation actuelle. Il identifie également les tendances émergentes, les secteurs stratégiques de demain et les territoires susceptibles de devenir les futurs pôles industriels du continent. Enfin, l’AfIIB introduit la notion d’« Usine du Futur », qui intègre des critères économiques, sociaux, environnementaux et technologiques afin d’évaluer la qualité et la durabilité des investissements industriels.
C.F : Lors des 61e Assemblées annuelles de la BAD, WITBA INVEST SA a lancé le tout premier rapport de cet indice de développement industriel sur le continent. À l’occasion de ce lancement, vous avez affirmé que « l’industrialisation ne se décrète pas », mais qu’elle se pilote stratégiquement. En quoi ce baromètre est-il un levier pour l’Afrique de structurer et de reprendre la main sur son développement industriel ?
H.K : L’histoire économique montre que les pays qui se sont industrialisés avec succès ne l’ont pas fait par hasard. Ils se sont appuyés sur des instruments d’observation, de mesure et de pilotage permettant d’orienter leurs investissements vers les secteurs les plus stratégiques. Lorsque nous affirmons que l’industrialisation ne se décrète pas, cela signifie qu’elle ne résulte pas uniquement de discours politiques ou de stratégies nationales. Elle exige des décisions fondées sur des données fiables, des priorités clairement définies et une capacité permanente d’évaluation.
L’AfIIB contribue précisément à cette démarche. Il permet aux gouvernements d’identifier les secteurs les plus attractifs, aux investisseurs de mieux apprécier les opportunités et aux institutions financières d’orienter leurs financements vers des projets à fort impact. Plus largement, le baromètre participe à la construction d’une intelligence économique industrielle africaine. Il aide le continent à mieux comprendre ses propres dynamiques et à réduire sa dépendance vis-à-vis des analyses produites à l’extérieur.
C.F : Pouvez-vous revenir sur les principaux résultats de ce premier rapport AfIIB et les tendances globales des dynamiques industrielles sur le continent ?
H.K : Le premier rapport met en évidence une réalité encourageante : malgré un environnement international marqué par les tensions géopolitiques, les contraintes financières et les défis climatiques, l’Afrique continue d’attirer des investissements industriels significatifs. Le rapport montre une concentration importante des investissements dans quelques pôles industriels majeurs, notamment en Afrique du Nord, en Afrique australe et dans certaines économies émergentes d’Afrique de l’Ouest et de l’Est. Les secteurs les plus dynamiques concernent l’agro-industrie, les matériaux de construction, les industries liées à la transition énergétique, les équipements industriels, les produits pharmaceutiques et la transformation minière.
L’étude révèle également une montée progressive de projets davantage intégrés aux chaînes de valeur locale, signe d’une évolution vers une industrialisation plus structurante. Toutefois, le rapport souligne également plusieurs défis persistants, notamment le déficit énergétique, les insuffisances logistiques, le coût élevé du financement, la faiblesse de certaines chaînes de valeur et la fragmentation des marchés. Le principal enseignement demeure néanmoins que l’Afrique industrielle existe déjà. Elle progresse de manière différenciée selon les régions, mais elle constitue désormais une réalité économique tangible. L’enjeu n’est plus de savoir si l’Afrique peut s’industrialiser, mais à quelle vitesse elle parviendra à transformer ses avantages comparatifs en véritables avantages compétitifs.
C.F : Comme le souligne le rapport, en termes d’industrialisation, il y a des dynamiques disparates entre régions et pays du continent. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces disparités ainsi que les facteurs explicatifs ?
H.K : Notre rapport montre effectivement une Afrique industrielle à plusieurs vitesses. Certaines économies ont réussi à bâtir des écosystèmes industriels relativement intégrés tandis que d’autres demeurent encore fortement dépendantes de l’exportation de matières premières peu transformées. Ces écarts s’expliquent principalement par la qualité des infrastructures, la disponibilité de l’énergie, l’accès au financement, la stabilité des politiques publiques et la capacité des pays à attirer et retenir les investissements productifs.
L'ancien ministre burkinabè de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat, Dr Harouna Kaboré: « l'industrialisation exige une convergence d’actions entre les pouvoirs publics, le secteur privé et les institutions financières ».
Les pays qui progressent le plus sont généralement ceux qui ont développé une vision industrielle cohérente sur plusieurs décennies et qui ont investi simultanément dans les infrastructures, les compétences humaines et la compétitivité de leurs territoires. L’industrialisation n’est donc pas seulement une question de ressources naturelles. Elle est avant tout une question de gouvernance, de stratégie et de capacité d’exécution.
C.F : Selon le rapport, quel est l’état des lieux du développement industriel en Afrique de l’Ouest, dans l’UEMOA en particulier ?
H.K : L’Afrique de l’Ouest affiche une dynamique encourageante mais encore insuffisante au regard de son potentiel économique et démographique. La région bénéficie d’un marché important, d’importantes ressources agricoles et minières ainsi que d’une urbanisation rapide qui crée une demande croissante pour les produits manufacturés.
Dans l’espace UEMOA, plusieurs pays enregistrent des investissements intéressants dans l’agro-industrie, les matériaux de construction, les industries extractives et certaines activités de transformation. Toutefois, la région demeure confrontée à des contraintes structurelles importantes liées au coût de l’énergie, à la faiblesse des infrastructures logistiques et à la fragmentation des chaînes de valeur régionale. Le défi consiste désormais à passer d’une logique d’exportation de matières premières à une logique de transformation locale créatrice de valeur, d’emplois et de revenus fiscaux.
C.F : Contrairement aux indices classiques, le Baromètre AfIIB s’appuie sur des données microéconomiques géolocalisées. Vous évoquez une « analyse granulaire et multiscalaire ». Comment ce processus permet-il de mieux comprendre les réalités du terrain ?
H.K : Les agrégats macroéconomiques restent utiles mais ils ne permettent pas toujours de comprendre ce qui se passe réellement sur le terrain. Deux pays peuvent afficher des performances économiques similaires alors que leurs dynamiques industrielles sont totalement différentes. L’approche de l’AfIIB consiste à observer les projets industriels à l’échelle des territoires, des filières et des entreprises. Nous analysons la localisation des investissements, leur taille, leur secteur d’activité, leur impact sur l’emploi, leur contribution aux chaînes de valeur et leur capacité à transformer les ressources locales. Cette lecture granulaire permet de détecter les véritables pôles de croissance industrielle, d’identifier les territoires émergents et de comprendre les mécanismes qui favorisent ou freinent l’investissement productif.
C.F : Le rapport AfIIB introduit une nouvelle grille d’appréciation intitulée « Usine du Futur ». Quels sont les critères qui permettent aujourd’hui de dire qu’un investissement industriel est réellement structurant pour le long terme ?
H.K : L’Usine du Futur ne se définit plus uniquement par sa capacité de production. Elle se caractérise par sa capacité à créer durablement de la valeur économique, sociale et environnementale. Nous évaluons notamment son niveau d’intégration technologique, son efficacité énergétique, sa contribution à l’emploi qualifié, sa capacité à développer des fournisseurs locaux, son impact territorial ainsi que son respect des exigences environnementales et de gouvernance. Une industrie du futur est une industrie qui transforme localement les ressources, réduit les dépendances extérieures, crée des compétences et participe à la résilience économique du territoire qui l’accueille.
C.F : Le baromètre de WITBA INVEST SA a été présenté conjointement avec l’Indice d’Industrialisation en Afrique de la BAD. Comment ces deux outils s’articulent-ils ?
H.K : Les deux instruments sont complémentaires. L’Indice d’Industrialisation en Afrique de la BAD mesure la performance industrielle globale des États à travers plusieurs dimensions structurelles. Il permet d’apprécier la capacité d’un pays à soutenir durablement son industrialisation. L’AfIIB analyse quant à lui les investissements industriels effectivement réalisés par les acteurs économiques. Il mesure les mouvements réels du capital industriel sur le terrain. L’un observe la qualité de l’écosystème industriel national. L’autre observe les comportements d’investissement des entreprises. Ensemble, ils offrent une vision beaucoup plus complète des dynamiques industrielles africaines.
C.F : Comment les résultats combinés de ces deux instruments peuvent-ils aider les décideurs à lever les obstacles liés à la fiabilité ou au biais des données en Afrique ?
H.K : L’un des défis majeurs en Afrique est la fragmentation de l’information économique. Les décideurs disposent souvent de données macroéconomiques mais manquent d’informations précises sur les dynamiques sectorielles et territoriales. Le croisement des données de l’IIA et de l’AfIIB permet de renforcer la robustesse des analyses.
Lorsqu’un pays affiche de bonnes performances structurelles et attire simultanément des investissements industriels importants, cela confirme la cohérence de sa trajectoire. Cette complémentarité améliore la qualité de la décision publique et réduit les risques liés aux interprétations partielles ou aux biais statistiques.
C.F : Dans un monde multipolaire et fragmenté, comment AfIIB aide-t-il à orienter les financements vers les secteurs les plus stratégiques ?
H.K : Le contexte international actuel impose une meilleure sélectivité dans l’allocation du capital. Les ressources financières étant limitées, il devient essentiel d’identifier les secteurs capables de produire les effets multiplicateurs les plus importants. L’AfIIB permet d’identifier les filières stratégiques liées à la sécurité alimentaire, à la transition énergétique, à la santé, à la transformation minière ou encore aux industries manufacturières à forte valeur ajoutée. L’outil aide ainsi les investisseurs, les banques de développement et les gouvernements à orienter les financements vers les projets les plus susceptibles de renforcer la souveraineté économique et la résilience du continent.
C.F : Le rapport met en lumière cinq défis structurels communs et trois leviers d’actions prioritaires. Pouvez-vous revenir sur ces éléments ?
H.K : Les défis structurels identifiés concernent principalement le déficit énergétique, les insuffisances logistiques, le coût élevé du financement, la faible intégration des chaînes de valeur et l’insuffisance des compétences industrielles spécialisées. Face à ces contraintes, trois leviers apparaissent prioritaires. Le premier consiste à accélérer les investissements dans les infrastructures stratégiques, notamment l’énergie et la logistique. Le deuxième vise à développer des mécanismes innovants de financement capables de réduire le coût du capital productif. Le troisième concerne le renforcement des chaînes de valeur régionales afin de permettre aux entreprises africaines de produire davantage localement et d’accéder à des marchés plus vastes.
C.F : Au-delà de la photographie du développement industriel sur le continent, quelles recommandations adressez-vous aux investisseurs privés internationaux, aux entreprises africaines et aux décideurs publics ?
H.K : Aux investisseurs internationaux, nous recommandons de regarder l’Afrique comme une plateforme de transformation et non plus uniquement comme un marché de consommation ou une source de matières premières. Aux entreprises africaines, nous recommandons d’investir davantage dans l’innovation, la montée en gamme et l’intégration régionale afin de renforcer leur compétitivité. Aux décideurs publics, nous recommandons de privilégier la stabilité des politiques industrielles, d’améliorer l’environnement des affaires et d’investir dans les infrastructures et les compétences. L’industrialisation exige une convergence d’actions entre les pouvoirs publics, le secteur privé et les institutions financières.
C.F : WITBA INVEST SA ambitionne de faire de cette publication annuelle du rapport AfIIB un rendez-vous de référence. Quelles sont les prochaines étapes ?
H.K : Notre ambition est de faire de l’AfIIB la principale référence panafricaine en matière de suivi des investissements industriels, en matière d’intelligence économique industrielle africaine. Nous souhaitons élargir progressivement la couverture sectorielle du baromètre, renforcer les partenariats avec les institutions africaines et internationales, développer des éditions thématiques et mettre en place une plateforme numérique de suivi en temps réel des dynamiques industrielles.
Nous envisageons également la publication d’un Rapport spécial sur l’intelligence économique industrielle en Afrique ainsi qu’une revue périodique destinée aux décideurs publics et privés. L’objectif final est de doter le continent d’un véritable système africain d’observation stratégique de l’investissement industriel. Car ce qui ne se mesure pas se pilote difficilement. L’Afrique doit désormais disposer de ses propres instruments pour comprendre ses transformations, orienter ses ressources et construire sa souveraineté économique.
Interview réalisée par la
Rédaction de C’Finance




