Il y a de cela quelques années au Burkina Faso, les femmes commerçantes dans les marchés, yaars ou vendeuses aux abords des grandes voies faisaient toujours recours au porte-monnaie traditionnel pour garder les recettes journalières. Mais, de nos jours, avec l’essor des plateformes mobile money, nombre d’entre elles, s’en sert désormais pour sécuriser leurs comptes, répondre au besoin des clients et accéder à des services financiers auparavant inaccessibles. A Ouagadougou, ces femmes, souvent à la tête de petites entreprises ou du commerce informel, accordent une place très importante à ces nouveaux outils de paiements numériques pour fructifier leurs activités. Constat !
Il est 9 heures, ce lundi 27 juillet 2026, quand Fanta Zakané, infirmière de profession pousse la porte de « Faso Attiéké », dans le quartier Zone 1 de Ouagadougou. L'infirmière vient chercher sa commande d'attiéké, comme elle le fait presque chaque semaine. Après avoir pris sa commande, elle ne sort pas son porte-monnaie. Trois gestes sur l'écran de son téléphone, un clic, et l'affaire est réglée.
«Les transactions électroniques permettent d'éviter les difficultés liées au paiement en espèces, notamment le manque de monnaie qui ralentit souvent les opérations. Avec le mobile money, il suffit d'effectuer le paiement et tout est réglé. Il n'y a plus besoin d'attendre qu'on trouve la monnaie », explique-t-elle, avant de repartir.
A quelques mètres derrière elle, Moumouni Compaoré patiente à son tour. Marié, père de quatre enfants, il a lui aussi rangé les billets froissés au fond de sa poche. Lassé d'attendre sa monnaie, il a basculé vers le paiement mobile dans le but de ne pas arriver en retard à l'entraînement de football de ses enfants. En réalité, l’entreprise dirigée par Windlassida Florence Bassono fait des paiements instantanés un levier essentiel pour la commercialisation de ces produits.
Dans le but de faciliter et moderniser ses ventes, l’entreprise dispose d'un site web et d'une plateforme numérique dénommée « Faso Attieké Online », lancée il y a trois ans. Le client a la possibilité d’y commander directement les produits, tout en effectuant le paiement via Mobile Money. Dès confirmation du paiement, les agents d’exécution s’en chargent de la livraison. Dans cette boutique de vente des produits agroalimentaires, Florence Bassono encourage fortement les clients aux paiements électroniques.
« Ce système renforce la sécurité en limitant la manipulation d'espèces et permet de résoudre les difficultés liées à la monnaie. Nous expérimentons également une nouvelle solution proposée par Ecobank, qui permet aux clients de régler leurs achats simplement en scannant un code QR. Après transaction, l’argent va directement dans le compte. Les paiements instantanés sont intégrés dans nos activités depuis 2021. Aujourd'hui, ils font partie des habitudes de notre clientèle », soutient-elle.
En s’intéressant à ces nouveaux outils de paiement, la responsable de « Faso Attieké » y voit la sécurité comme principal avantage.
Réduire les risques de faux billets
Pour elle, en réduisant les liquidités dans la caisse, cela limite les risques de vol. « Ces paiements permettent également d'éviter les problèmes liés à la monnaie, qui étaient une source fréquente de mécontentement chez les clients. Ils simplifient les transactions, réduisent les risques de faux billets et rendent les opérations plus rapides. Cette fluidité améliore la relation avec la clientèle et renforce sa satisfaction », se réjouit la responsable.
Florence Bassono n’est pas la seule femme à faire de mobile money, un outil d’échanges commerciaux avec les clients. Qu’ils s’agissent des vendeuses de fruits, de légumes, gérantes de kiosques, de jus, restauratrices, etc., dans la capitale burkinabè, l’avènement du mobile money est ancré dans les habitudes de la gent féminine, qui autrefois, étaient exclues de certains services financiers.
Dans son restaurant modeste, situé dans l’enceinte des locaux de l’Agence d’information du Burkina (AIB), Simone Nikiema ne cache pas sa préférence pour les paiements numériques. Depuis 2024, cette restauratrice informelle privilégie le mobile money, à travers notamment Moov Money, Orange Money, Telecel Money, Wave, Sank Money, Coris Money, pour les transactions avec ses clients. A ses yeux, ce mode de paiement est plus pratique et plus sécurisé que les règlements en espèces.
Ces paiements instantanés permettent d'éviter les difficultés liées au manque de monnaie. « Avec le paiement en espèces, certains clients promettent de revenir payer plus tard parce qu'ils n'ont pas la monnaie. Ce n'est pas toujours évident pour nous. Avec le mobile Money, le paiement est effectué immédiatement », argumente-t-elle.
Au marché Katr yaar, les pagnes s’exposent en couleurs, mais les transactions, elles, se font de plus en plus sur téléphone. Installée dans son petit hangar, Salimata Yaméogo, commerçante, reçoit chaque jour des clientes venues choisir leurs motifs préférés. Pour régler leurs achats, beaucoup ne sortent plus de billets.
Pour toucher plus de clients, elle s’est lancée dans le commerce en ligne avec des publications en ligne sur les réseaux sociaux. « Le mobile money facilite également les ventes à distance. Des clientes peuvent commander depuis un autre quartier et effectuer leur paiement avant la livraison. Même avec nos fournisseurs, nous commandons les pagnes et après la vente, l’argent est envoyé par mobile money. Nous n’avons plus besoin de nous déplacer », se réjouit-elle.
Pour elle, le mobile money n’est donc plus un simple moyen de paiement. C’est devenu un véritable levier pour développer son activité, fidéliser sa clientèle et simplifier son quotidien commercial.
D’un simple clic, les femmes commerçantes peuvent payer leurs factures d’électricité et d’eau à distance, sans avoir à se déplacer jusqu’aux guichets. Un gain de temps précieux pour elles qui doivent rester derrière leurs étals pour accueillir et servir leurs clients.
Pour Odile Nacanabo, vendeuse de céréales au marché « Sachets Yaar » au quartier Karpala explique qu’avant, pour payer une facture, il fallait fermer ou laisser quelqu’un surveiller le commerce et passer du temps dans les files d’attente. Maintenant, elle peut le faire depuis son téléphone.
« Le paiement instantané permet nous les femmes de rester concentrées sur nos activités, d’éviter les déplacements inutiles et de ne pas laisser nos clients attendre. C’est une solution qui contribue à rendre notre commerce plus pratique et plus efficace », s’exclame-t-elle.
Selon le Directeur régional d’AfricaNenda Foundation pour l'Afrique de l'Ouest, Jamelino Akogbeto, les services de paiements instantanés offrent plusieurs avantages aux femmes. Le premier réside dans l'interopérabilité. Les femmes ont dorénavant la capacité d'envoyer ou de recevoir de l'argent sans se préoccuper du type de compte, d'institution financière ou de prestataire de paiement.
Il s’agit d’un avantage concret qui va permettre d'embarquer beaucoup plus de femmes dans l'usage des services de paiement. « En multipliant les possibilités de paiement pour ces personnes, on multiplie leurs possibilités d'inclusion financière. Elles peuvent alors ouvrir des comptes d'épargne, accéder au crédit, et ce crédit leur permet de renforcer leur commerce et de gagner en résilience économique. C'est précisément l'impact que nous recherchons », indique-t-il.
Au-delà du paiement lui-même, renchéri-t-il, ces services créent les conditions d'une transformation numérique plus large. Jamelino Akogbeto a pris l’exemple des agents de santé qui, dans des régions très reculées, avaient des difficultés d’accès à des solutions de paiement. Ils peuvent désormais s'appuyer sur ces systèmes pour être rémunérés.
Alphabétiser et réduire l’exclusion
Tout en encourageant vivement les autres femmes à adopter ces solutions qui sont devenues indispensables dans le commerce moderne, Florence Bassono souligne la nécessité de former les femmes à l’utilisation de ces nouveaux services de paiement. Afin de permettre à ces employées, notamment les femmes qui ne savaient ni lire et écrire, de tirer profit des avantages du numérique et de ne pas être exclues du service de paiement instantané, elle a fait le choix de les former. Résultat, aujourd’hui, la majorité sait lire et écrire les chiffres.
«L'alphabétisation est un facteur important. Une femme qui sait lire et écrire est davantage en mesure d'utiliser ces outils numériques en toute sécurité. Dans notre entreprise, plusieurs femmes ont suivi une formation en alphabétisation avec succès », confie-t-elle.
Pour le Directeur général (DG) de l’Agence nationale pour la promotion de la finance inclusive (ANPFI), Fidèle Yameogo, les statistiques de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) montrent qu’en fin 2024, sur plus de 23 millions de comptes de monnaie électronique au Burkina Faso, seulement plus de 17% sont détenus par les femmes. Ce constat interpelle et indique qu’il reste beaucoup d'efforts à fournir pour réduire les disparités entre les hommes et les femmes en matière d’accès aux services financiers numériques.
« En 2024, le Burkina Faso comptait plus de 149 000 points de services de mobile-monnaie, avec une forte concentration dans les centres urbains. Pour lever ces barrières liées au faible taux de l’utilisation des services de paiements instantanés par les femmes, l'ANPFI promeut l'adhésion massive des institutions financières au système de paiement instantané mis en place par la BCEAO », confie-t-il. Aussi, il est nécessaire, soutient son DG, de mener des concertations entre les acteurs afin d'identifier de manière rigoureuse les contraintes et proposer des solutions durables.
Actuellement exclues du service des paiements mobile money, car analphabète, Awa Sinaré, vendeuse de fruits, installée en face de l’ambassade de Ghana exprime sa mésaventure. Elle explique avoir, maintes fois, perdu des clients qui ne disposaient pas de liquidité pour acheter ses marchandises et qui voulaient le faire par le mobile money.
Pire, elle explique qu’au quotidien, l’ignorance des paiements numériques peut lui perdre au minimum 7500 FCFA. Une somme qu’elle juge importante pour son petit commerce et qui pourrait l’aider à gérer certaines dépenses familiales.
« Je suis sur le point d’apprendre la manipulation des chiffres du téléphone, sinon je vais beaucoup perdre à l’allure où vont les choses. A la descente, surtout aux environs de 17h, les usagers sont pressés de regagner leurs domiciles. Donc, souvent, le manque de monnaie me fait perdre de l’argent », déplore-t-elle. Awa Sinaré soutient qu’elle avait peur d’utiliser ces services sous prétexte d’être arnaqué ou se faire vider son argent dans le compte à son insu.
Pour le responsable commercial Moov Money, Appolinaire Christophe Tapsoba, les paiements instantanés offrent plusieurs avantages aux utilisatrices. En créant un compte Moov Money, elles n’ont plus besoin de traîner leurs recettes à longueur de journée dans les porte-monnaie traditionnels. Elles ont désormais accès à des services financiers simples, fiables et sécurisés.
« Les coûts de nos services ont été réduits drastiquement, passant de 2% du montant envoyé à un 1% ou 0.5% en fonction des services ou des moments de promotion. Et les paiements clients sont en général gratuits auprès des marchands de Moov Money », soutient-il.
Comme Florence Bassono, Simone Nikiema et bien d’autres femmes, des changements concrets sont observés dans les activités des commerçantes et entrepreneures depuis l’adoption du mobile Money. De l’avis de la Secrétaire générale (SG) de Orange Money Burkina Faso, Nelly Karolle Sombié, une commerçante qui limitait ses achats de marchandises à ce qu’elle pouvait transporter en cash, peut aujourd’hui commander davantage, régler son fournisseur à distance sans crainte de vol sur le trajet.
« Une couturière qui vendait uniquement sur son marché de quartier reçoit désormais des commandes réglées depuis Ouagadougou par une cliente qu’elle n’a jamais rencontrée en personne », souligne-t-elle. Même dans les milieux ruraux, poursuit Mme Sombié, Orange Money Burkina Faso est présent et rend les services financiers toujours plus accessibles.
Quid de la fraude ?
Quant à la fraude ou les difficultés liées aux nouveaux outils de paiement, Simone Nikiema affirme n'avoir jamais été confrontée à une telle situation dans son activité. Pour sécuriser les transactions, elle s'appuie sur une procédure simple. Dès qu'un client effectue un paiement, elle vérifie la réception du SMS de confirmation.
Si le message tarde à arriver, elle consulte directement le solde de son compte mobile afin de s'assurer que le montant a bien été crédité. « Lorsque cela est nécessaire, le client présente également la preuve de son paiement, ce qui permet une double vérification avant la remise de la marchandise. Cette vigilance permet de travailler sereinement, tout en évitant les erreurs ou les contestations », conseille-t-elle.
Dans la même lancée, Florence Bassono soutient que ces caissiers font preuve d'une grande vigilance. Chaque paiement est systématiquement vérifié avant la remise des produits. Le compte commercial mobile money est également configuré de manière à limiter certains risques de fraude. Elle dit rester néanmoins attentifs à l'évolution des techniques utilisées par les fraudeurs.
Si Florence Bassono et Simone Nikiema apprécient le service, Bintou Ilboudo ne partage pas le même avis. Vendeuse de fruits d’orange et de jus, elle explique avoir été une fois victime de l’annulation de 1000 FCFA, envoyés par un client. « Ce jour-là, le monsieur m’a demandé si j’ai un compte mobile money. J’ai répondu affirmatif. Il m’a effectivement fait le dépôt et après vérification, je me suis rendu compte que le transfert a été annulé. Comme je suis analphabète, je me suis renseigné avec les voisins qui m’ont témoigné qu’il s’agissait de l’habitude des clients escrocs », déplore-t-elle.
Pour ces différentes préoccupations, le responsable conformité et gestion des risques à Telecel Money, Rogation Kienou, préconise aux femmes de ne jamais partager leur code confidentiel avec un tiers. Il les invite en outre à ne jamais effectuer une opération sans être certain de l'identité de son interlocuteur.
En cas de désagrément lié à l’utilisation des paiements instantanés, il lance un appel aux utilisatrices de contacter le centre d'appel ou se rendre en agence, plutôt que d'agir dans l'à-peu-près. M. Kienou les conseille aussi de ne jamais partager leurs documents d'identité en ligne, quel que soit l'interlocuteur car, aujourd'hui l'intelligence artificielle permet désormais d'imiter la voix d'un tiers pour tromper une victime.
Comme principaux défis qui pourraient encore freiner le développement des services de paiements instantanés, M.Kienou a relevé le plafonnement des soldes des comptes clients à 2 millions de francs et le cumul des transactions à 10 millions FCFA dans le mois pour les clients bien identifiés et à 200 000 FCFA par mois pour les clients non identifiés.
Prendre des mesures fortes et urgentes
Face à ces inquiétudes des femmes, au Burkina Faso, la Ligue des consommateurs (LCB) a pris le taureau par les cornes. Son président, Marcel Kouaogo, souligne que le mobile money comporte des risques réels. En effet, la ligue selon lui, observe des cas de fraude en ligne, d’usurpation d’identité et d’erreurs de transaction, notamment lorsqu’un mauvais numéro est saisi sans oublier les difficultés rencontrées dans les paiements de factures d’eau ou de courant sans réception d’accusée de paiement.
En 2024, la LCB a reçu plus de 200 plaintes liées à ces problèmes. « Nous appelons les acteurs que sont les institutions et établissements financiers à prendre des mesures fortes et urgentes. Il s’agit, entre autres, de renforcer les mécanismes de sécurité numérique, d’améliorer les procédures de recours et de remboursement en terme de rapidité, de sensibiliser les consommateurs aux bonnes pratiques et d’exiger les opérateurs une transparence totale sur les conditions d’utilisation », recommande-t-il.
En cas de litige ou de transaction erronée, le consommateur, prodigue-t-il, doit saisir le service client de l’opérateur ou de recourir aux autorités de régulation comme l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP), la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), l’Agence nationale pour la promotion de l’inclusion financière (ANPFI) dont relève l'Observatoire de la qualité des services financiers (OQSF).
En termes de mesures pour accélérer l’inclusion financière des femmes, le responsable marketing et analyse de données à Telecel Faso Finances mobiles, Habib Gnanou, recommande de renforcer l’éducation financière, développer des produits financiers adaptés et de réduire la fracture entre mobile money et banques classiques.
Outre ce volet, en vue de garantir un accès équitable aux services financiers, les opérateurs de téléphonie mobile, les banques, les pouvoirs publics et les organisations de défense des droits des femmes doivent jouer leur partition.
Pour ce directeur régional d’AfricaNenda Foundation, Jamelino Akogbeto, pour ce qui concerne l'Afrique de l'Ouest, les États doivent promouvoir des politiques et des cadres réglementaires qui intéressent davantage les femmes aux services de paiement, qui les protègent contre la fraude et les autres problèmes susceptibles d'affaiblir leur confiance dans ces services. La banque centrale, de son côté, doit jouer pleinement son rôle de régulateur.
Il a aussi fait savoir que les acteurs financiers que sont les opérateurs de téléphonie mobile, les établissements financiers de mobile money, les banques, les fintechs doivent continuer à innover, mais surtout à bien gérer les requêtes de leurs clientes.
Oumarou RABO




