Acteur de premier plan du marché financier régional de l’UMOA, Issa Malgoubri est le Président-Directeur Général de Société de gestion et d’intermédiation Image Finances Internationales (SGI-IFI). Spécialiste reconnu de la finance islamique et praticien engagé, à travers la SGI-IFI, il conduit aujourd'hui une opération historique en tant qu'Arrangeur principal et Chef de file de placement du tout premier Sukuk souverain de l'État du Burkina Faso. D’un montant nominal global recherché de 75 milliards de FCFA, la période de souscription à ce Sukuk va du 26 juin au 17 juillet 2026. Convaincu que le marché des capitaux doit servir à transformer l'épargne en infrastructures concrètes (routes, écoles, hôpitaux…) pour bâtir une souveraineté productive, il explique, dans cette interview accordée à C’Finance, les enjeux et les procédures de souscription à cette première opération d’obligation islamique du pays des Hommes intègres sur le marché financier régional. Pour M. Malgoubri, le défi n'est donc pas seulement de lever 75 milliards de FCFA, mais surtout d'installer une nouvelle classe d'actifs dans la culture financière burkinabè ; et le succès de cette opération créerait un précédent considérable.

C’Finance (C.F) : À travers votre Société de gestion et d’intermédiation Image Finances Internationales (SGI-IFI), pour la première fois, le Burkina Faso lance son premier Sukuk sur le marché financier régional. Pour commencer, pouvez-vous présenter cet instrument financier islamique pour les non-initiés ?

Issa Malgoubri (I.M) : Le Sukuk est souvent présenté comme une obligation islamique. Cette expression a l'avantage de simplifier, mais elle ne suffit pas. Une obligation classique repose généralement sur une relation de dette : un investisseur prête de l'argent à un émetteur, et l'émetteur lui verse des intérêts. Le Sukuk repose sur une logique différente : l'investisseur souscrit des parts représentatives de droits économiques adossés à des actifs réels, à un usufruit, à un service ou à une activité identifiable.

Autrement dit, dans un Sukuk, l'argent n'est pas rémunéré simplement parce qu'il est prêté. Il est rémunéré parce qu'il est rattaché à un actif, à un usage, à une location ou à un flux économique réel. C'est là toute la philosophie de la finance islamique : relier la finance à l'économie réelle, éviter la spéculation pure, réduire l'incertitude excessive, exclure l'intérêt usuraire et privilégier la transparence contractuelle.

Pour le grand public, je dirais les choses simplement : un Sukuk permet à un investisseur de participer au financement d'un actif ou d'un programme de développement, en recevant une rémunération conforme aux principes de la finance islamique. Pour les experts, il faut ajouter que le Sukuk est aussi un instrument sophistiqué de marché, structuré juridiquement, validé réglementairement, organisé autour d'un véhicule dédié et soumis à une discipline de flux, de documentation, de gouvernance et de transparence. La finance islamique n'est donc ni une finance folklorique, ni une finance réservée à une communauté religieuse. C'est une finance de contrat, d'actifs, de responsabilité et de traçabilité.

C.F : Pouvez-vous présenter ce premier Sukuk de l’Etat Burkinabè ?

I.M : Ce premier Sukuk porte le nom de FCES Sukuk Burkina Renaissance 6,80% 2026-2035. Il s'agit d'une opération souveraine par appel public à l'épargne, autorisée dans le cadre du marché financier régional, avec le visa FCES/2026-01/CO-01-2026. Le montant nominal global recherché est de 75 milliards de FCFA. Les parts prioritaires ont une valeur nominale unitaire de 10 000 FCFA et le prix d'émission est fixé à 100% de cette valeur nominale, ce qui rend le ticket d'entrée accessible aussi bien aux institutionnels qu'aux particuliers. La marge de profit annuelle est de 6,80%, distribuée selon une périodicité semestrielle. La maturité est de 9 ans, de 2026 à 2035, avec une période de grâce en principal de 2 ans. La date ultime d'amortissement prévue est le 22 juillet 2035.

L'utilisation du produit de l'émission est clairement définie : financer des projets de développement économique et social inscrits au budget de l'Etat. C'est un élément important, car il rattache l'opération à une finalité de développement et non à une simple logique de collecte financière. La notation de long terme indiquée dans la documentation est BB+(wu)(IR), sur échelle régionale, avec perspective stable. L'opération réunit enfin une architecture institutionnelle complète : l'Etat du Burkina Faso, à travers le Trésor public, SGI-IFI comme Arrangeur principal et Chef de file, la Banque Islamique du Sénégal comme co-arrangeur et dépositaire, TAIBA Titrisation comme société de gestion, CICE Burkina SA comme commissaire aux comptes, et les SGI agréées par l'AMF-UMOA comme membres du syndicat de placement.

C.F : Concrètement, comment ce Sukuk est-il structuré ?

I.M : La structure retenue repose sur une logique d'actifs et d'usufruit. Concrètement, l'Etat du Burkina Faso cède l'usufruit d'actifs identifiés au Fonds Commun d'Emission de Sukuk, pour une durée prévue dans les documents de l'opération. Ce fonds, appelé FCES, est le véhicule qui reçoit les souscriptions des investisseurs et porte les droits économiques attachés à l'opération. Ensuite, l'Etat intervient comme locataire ou débiteur au titre des biens objets de l'actif Sukuk. Les flux versés par l'Etat permettent au FCES de servir les distributions périodiques aux porteurs de parts, puis d'assurer l'amortissement du principal selon le calendrier prévu.

Pour simplifier : l'investisseur apporte des fonds au FCES ; le FCES acquiert des droits économiques sur des actifs ou usufruits ; ces actifs génèrent des flux contractuels ; ces flux servent à payer la marge de profit et à rembourser progressivement les investisseurs. La différence fondamentale avec une obligation classique est là : on ne rémunère pas de l'argent prêté contre intérêt ; on organise des flux économiques rattachés à un actif, à un droit réel ou à un usufruit. C'est ce qui donne au Sukuk sa cohérence avec les principes de la finance islamique.

Cette structuration est également encadrée. Les actifs admissibles du compartiment émetteur sont les actifs Sukuk, les créances découlant des contrats avec l'Etat et les liquidités détenues ou placées dans les investissements autorisés. Le compartiment ne peut pas acquérir librement d'autres actifs ni procéder à de nouvelles émissions hors du cadre défini. C'est cette rigueur qui protège la lisibilité de l'opération.

C.F : Quelle est la période de souscription et qui peut ou non souscrire à ce Sukuk ?

I.M : La période de souscription est ouverte du 26 juin au 17 juillet 2026. Pendant cette fenêtre, les investisseurs intéressés peuvent souscrire auprès de SGI-IFI ou auprès des SGI agréées membres du syndicat de placement. Peuvent souscrire les personnes physiques et morales éligibles : particuliers, entreprises, banques, compagnies d'assurance, caisses de retraite, fonds d'investissement, institutions, associations, investisseurs de la diaspora, investisseurs régionaux et internationaux, sous réserve du respect des règles applicables. Le Sukuk est un instrument de marché ; il est donc accessible à tout investisseur remplissant les conditions réglementaires, documentaires et financières de souscription.

Ne peuvent pas souscrire les personnes ou entités qui ne satisfont pas aux exigences d'identification, de conformité et de traçabilité des fonds. Sont également exclues les personnes frappées d'interdiction légale ou réglementaire, les investisseurs dont la juridiction de résidence interdit ce type de souscription, ou toute souscription effectuée en dehors des canaux autorisés. Ces limites sont indispensables. Un appel public à l'épargne n'est pas une collecte informelle. Il doit obéir à des règles strictes : protection de l'épargnant, lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, identification du souscripteur, traçabilité des fonds, respect des procédures de marché et conformité aux textes de l'AMF-UMOA. Dans un marché moderne, la confiance ne se décrète pas ; elle se documente.

C.F : Autrement dit, le Sukuk, obligation islamique, n’est pas destiné aux musulmans ?

I.M : Exactement. Le Sukuk n'est pas réservé aux musulmans. Le terme islamique renvoie ici aux principes de structuration financière : adossement à des actifs réels, interdiction de l'intérêt usuraire, transparence contractuelle, exclusion de la spéculation excessive et recherche d'une utilité économique. Un investisseur chrétien, musulman, d'une autre confession ou sans appartenance religieuse peut souscrire à un Sukuk. Une banque conventionnelle peut en acheter. Une compagnie d'assurance peut en acheter. Un fonds d'investissement peut en acheter. Une entreprise peut en acheter. Ce qui compte, ce n'est pas la religion du porteur, mais la nature de l'instrument.

Il faut sortir d'une lecture réductrice. La finance islamique est certes inspirée par des principes juridiques et éthiques de l'islam, mais elle parle aujourd'hui un langage universel : celui de la finance responsable, de l'actif réel, de la transparence et de la discipline contractuelle. Dans le monde, de nombreux investisseurs non musulmans achètent des Sukuk parce qu'ils y voient un instrument de diversification, de rendement, de stabilité relative et d'adossement économique. Le Burkina Faso, avec cette opération, s'inscrit dans cette même logique d'ouverture.

C.F : Pour les investisseurs intéressés par cette opération, comment souscrire à ce Sukuk ?

I.M : La démarche est simple, mais elle doit être faite dans les règles. L'investisseur doit s'adresser à SGI Image Finances Internationales ou à toute autre SGI agréée par l'AMF-UMOA membre du syndicat de placement. S'il dispose déjà d'un compte titres, la procédure est plus rapide. S'il n'en dispose pas, il doit ouvrir un compte titres et fournir les pièces d'identification nécessaires : pièce d'identité pour une personne physique, documents juridiques et fiscaux pour une personne morale, ainsi que les éléments requis au titre de la conformité.

Ensuite, il remplit un bulletin de souscription, indique le nombre de parts souhaité, effectue le paiement correspondant et reçoit, après traitement, les titres inscrits dans son compte. Les distributions futures de marge de profit et les remboursements se feront selon le calendrier prévu, à travers les circuits financiers habituels du marché. Pour l'opération actuelle, SGI-IFI peut être contactée à Ouagadougou, derrière la mosquée de KANAZOE. Contacts : +226 03 37 77 25 / 04 00 00 46 / +226 25 66 78 78 ; Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.. L'essentiel reste de souscrire par un canal agréé, de lire la documentation, de poser les questions nécessaires et d'agir pendant la période officielle de souscription.

C.F : Quels sont les avantages pour un investisseur d’investir dans un Sukuk, comparativement aux obligations classiques ?

I.M : Je commencerai par une précision importante : le Sukuk n'est pas supérieur par nature à une obligation classique dans tous les cas. Un bon investisseur compare toujours le rendement, la maturité, la liquidité, le risque de crédit, la structure juridique, la fiscalité, le calendrier de remboursement et ses propres objectifs. Mais le Sukuk apporte des avantages spécifiques. Le premier avantage est l'adossement à des actifs réels. Dans une obligation classique, l'investisseur détient essentiellement une créance sur l'émetteur. Dans un Sukuk, il participe à une structure économique rattachée à des actifs, des droits ou des flux identifiés. Cette logique renforce la lisibilité de l'opération.

Le deuxième avantage est la conformité éthique. Pour les investisseurs sensibles à la finance islamique ou à la finance responsable, le Sukuk offre une solution compatible avec leurs principes. Il évite l'intérêt conventionnel et privilégie des flux contractuels liés à une utilité économique. Le troisième avantage est la diversification. Un portefeuille bien construit ne doit pas dépendre d'une seule classe d'actifs. Le Sukuk permet aux investisseurs de diversifier leurs placements tout en restant sur un instrument souverain, structuré, documenté et encadré.

Le quatrième avantage est l'impact. Ici, l'épargne collectée vise le financement de projets de développement économique et social inscrits au budget de l'Etat. L'investisseur ne place pas seulement de l'argent ; il participe à une trajectoire de développement. Enfin, il y a l'accessibilité. Avec une valeur nominale de 10 000 FCFA, ce Sukuk ouvre la possibilité à un grand nombre d'investisseurs de participer à une opération souveraine. C'est un message fort : la finance de marché peut être institutionnelle, mais elle peut aussi être inclusive.

C.F : Quel est le rôle de la SGI IFI dans cette opération ? Quels sont les autres acteurs impliqués dans la structuration, la conduite de cette opération ?

I.M : SGI-IFI intervient comme Arrangeur principal et Chef de file de placement. Cela signifie que nous avons un rôle central dans la structuration, la coordination, l'organisation et la mobilisation du marché. Notre mission consiste à bâtir l'architecture financière de l'opération, coordonner les conseils et les intervenants, préparer la documentation de marché, organiser le dispositif de placement, dialoguer avec les investisseurs, accompagner les étapes réglementaires, vulgariser l'instrument et veiller à la cohérence globale entre les besoins de l'Etat, les exigences du marché et les principes de la finance islamique.

Les autres acteurs sont essentiels. L'Etat du Burkina Faso, à travers le Trésor public, est le porteur souverain de l'opération. Il est au centre de la structuration, bénéficiaire des ressources et engagé dans les flux contractuels prévus. La Banque Islamique du Sénégal intervient comme co-arrangeur et dépositaire. Son expérience dans la finance islamique régionale constitue un apport important. TAIBA Titrisation intervient comme société de gestion du FCES et assure le rôle technique lié à la gestion du véhicule d'émission. CICE Burkina SA intervient comme commissaire aux comptes. Les SGI agréées par l'AMF-UMOA sont membres du syndicat de placement, ce qui permet de toucher un large réseau d'investisseurs dans l'espace régional.

Enfin, l'AMF-UMOA assure le rôle de régulateur du marché financier régional. Elle veille à la protection de l'épargne, au respect des règles et à la qualité de l'information fournie au public. Une opération de cette nature n'est jamais l'œuvre d'un seul acteur. C'est une chaîne de confiance. Et dans une chaîne de confiance, chaque maillon compte.

C.F : Qu’est-ce qui a motivé l’Etat burkinabè à lancer ce Sukuk ?

I.M : La motivation première est la diversification intelligente des sources de financement. Un Etat moderne ne peut pas dépendre exclusivement des mêmes instruments, des mêmes guichets, des mêmes bailleurs ou des mêmes formes d'endettement. Il doit diversifier ses sources, ses investisseurs, ses maturités et ses instruments. Le Sukuk permet au Burkina Faso de mobiliser des ressources longues, en monnaie régionale, auprès d'un large public d'investisseurs. Il permet aussi d'attirer une catégorie d'épargne qui peut être sensible à la finance islamique, à la finance éthique ou aux instruments adossés à des actifs réels.

L'intérêt est également budgétaire et économique. Les ressources mobilisées sont destinées au financement de projets de développement économique et social inscrits au budget. Cela signifie que l'opération n'est pas conçue comme une simple opération de trésorerie ; elle est liée à une ambition de développement. Il y a enfin un intérêt stratégique : en lançant ce premier Sukuk, le Burkina Faso envoie un signal fort au marché régional et aux investisseurs. Il montre qu'il est capable d'innover, de structurer, de respecter les standards du marché et d'ouvrir de nouvelles voies de mobilisation de l'épargne. Cette opération n'est pas seulement financière. Elle est institutionnelle, pédagogique et souveraine.

C.F : En tant que spécialiste de la finance islamique, comment avez-vous accueilli ce choix des autorités burkinabè de lancer ce premier Sukuk, de faire recours à la finance islamique pour financer son développement ?

I.M : Je l'ai accueilli avec satisfaction, mais aussi avec un grand sens de responsabilité. Satisfaction, parce que ce choix est cohérent avec les besoins du moment. Le Burkina Faso a besoin de ressources longues, de mécanismes innovants, de confiance de marché et d'instruments capables de mobiliser l'épargne nationale, régionale et diasporique. La finance islamique répond à cette logique, parce qu'elle parle à la fois de financement, d'éthique, d'économie réelle et de gouvernance.

Responsabilité, parce qu'une première opération donne toujours le ton. Un premier Sukuk souverain doit être irréprochable dans sa pédagogie, rigoureux dans sa structuration, clair dans sa documentation et crédible dans son exécution. Lorsqu'on ouvre une porte pour la première fois, il faut l'ouvrir correctement, car d'autres opérations pourront suivre.

Je considère donc cette décision comme une décision visionnaire. Elle ne relève pas d'un effet de mode. Elle traduit une volonté de rechercher des instruments mieux alignés avec les réalités économiques, culturelles et financières de notre pays. Elle montre que la souveraineté ne consiste pas seulement à proclamer une ambition, mais à construire les outils qui permettent de la financer.

C.F : Peut-on dire que ce Sukuk correspond à la politique de diversification de ses sources de financements du gouvernement burkinabè ? Participe-t-il à la souveraineté économique, financière du Burkina Faso ?

I.M : Oui, pleinement. Diversifier les sources de financement ne signifie pas abandonner les instruments classiques. Cela signifie élargir la boîte à outils de l'Etat. Cela signifie pouvoir recourir, selon les besoins, aux obligations classiques, aux bons du Trésor, aux financements bancaires, aux partenariats, aux Diaspora Bonds, aux instruments de marché et désormais aux Sukuk. Le Sukuk participe à la souveraineté économique parce qu'il permet de mobiliser de l'épargne à travers le marché régional, dans un cadre maîtrisé, avec des acteurs agréés, une documentation réglementée et une finalité de développement. Il participe aussi à la souveraineté financière parce qu'il réduit la dépendance à une seule forme de financement et élargit la base des investisseurs.

Mais je veux insister sur un point : la souveraineté économique ne veut pas dire isolement. Elle veut dire capacité de choix. Elle veut dire capacité de négocier, de structurer, de mobiliser et d'orienter les ressources vers ses priorités. En ce sens, le Sukuk Burkina Renaissance est un instrument de souveraineté concrète. Il permet à l'épargne nationale, à l'épargne régionale et à l'épargne de la diaspora de devenir une force productive au service du pays. C'est cela, à mes yeux, le véritable enjeu.

C.F : Après le succès de son premier Diaspora Bonds, ce premier Sukuk constitue-t-il un autre challenge pour le Burkina Faso ?

I.M : Oui, c'est un autre challenge, et il est d'une nature différente. Le Diaspora Bond parle d'abord à un lien affectif, patriotique et territorial. Il mobilise une communauté qui veut contribuer au développement du pays. Le Sukuk ajoute une dimension plus technique : structuration d'actifs, conformité aux principes de la finance islamique, documentation spécifique, pédagogie de marché, calendrier de flux, relation avec des investisseurs parfois très sophistiqués.

Le défi n'est donc pas seulement de lever 75 milliards de FCFA. Le vrai défi est d'installer une nouvelle classe d'actifs dans la culture financière burkinabè. Il faut expliquer ce qu'est un Sukuk, ce qu'il n'est pas, comment il fonctionne, qui peut souscrire, quels sont les risques, quels sont les flux et quels sont les droits des porteurs. Un succès sur cette opération créerait un précédent considérable. Il ouvrirait la voie à d'autres Sukuk souverains, mais aussi à des Sukuk d'entreprises, à des financements structurés conformes à la finance islamique et à une nouvelle profondeur du marché financier régional. Donc oui, c'est un challenge. Mais c'est précisément le type de challenge qu'un pays ambitieux doit accepter.

C.F : Pour le succès de cette opération, une première pour le Burkina Faso, la mobilisation de tous est-elle nécessaire ?

I.M : Absolument. Une opération de cette nature ne réussit pas seulement grâce à une bonne structuration. Elle réussit lorsque l'écosystème se mobilise. L'Etat doit porter la vision. Les intermédiaires de marché doivent faire leur travail de pédagogie et de placement. Les banques, les assurances, les caisses de retraite, les fonds et les entreprises doivent analyser l'opération avec rigueur. Les particuliers doivent comprendre qu'ils ont désormais accès à un instrument souverain structuré. La diaspora doit voir dans ce Sukuk une opportunité d'investissement, et non simplement un geste patriotique. Les médias, comme C'Finance, ont également un rôle majeur : expliquer, vulgariser et éclairer.

La finance islamique reste encore mal connue. Quand un instrument est mal connu, il peut être mal compris. Et lorsqu'il est mal compris, le marché hésite. Notre responsabilité collective est donc de transformer l'inconnu en compréhension, la compréhension en confiance, et la confiance en mobilisation. Ce premier Sukuk est une opération nationale par sa portée, régionale par son marché, et internationale par le langage financier qu'elle utilise. Elle mérite une mobilisation à cette hauteur.

C.F : Avez-vous un appel à lancer ?

I.M : Oui. Mon appel est simple. Aux Burkinabè, je dis : ce Sukuk est une occasion de faire travailler votre épargne dans un cadre structuré, transparent et orienté vers le développement du pays. Ce n'est pas un don. Ce n'est pas une contribution symbolique. C'est un investissement. À la diaspora, je dis : vous avez toujours soutenu le Burkina Faso par les transferts, par la solidarité familiale, par les initiatives entrepreneuriales. Voici une nouvelle possibilité : soutenir le développement du pays à travers un instrument de marché, encadré, documenté et rémunéré. Aux investisseurs institutionnels, je dis : analysez l'opération avec exigence, mais regardez aussi ce qu'elle représente pour la profondeur du marché régional. Les grands investisseurs ont un rôle d'entraînement.

Aux particuliers, je dis : ne vous auto-excluez pas de la finance de marché. Avec une valeur nominale de 10 000 FCFA, l'opération a été conçue pour être accessible. Informez-vous, posez vos questions, approchez les SGI agréées. Enfin, aux professionnels du marché, je dis : nous avons le devoir de faire réussir cette première avec sérieux, pédagogie et exemplarité. Une première opération réussie ne bénéficie pas seulement à un émetteur ; elle bénéficie à tout un marché.

C.F : Bien qu’elle se développe de plus en plus, la finance islamique reste peu connue. Pourtant certains soutiennent qu’elle constitue une alternative pour le financement des Etats, des entreprises et les particuliers. Etes-vous de cet avis ?

I.M : Oui, je suis de cet avis, à condition de bien comprendre le mot alternative. La finance islamique n'a pas vocation à remplacer toute la finance conventionnelle. Elle a vocation à compléter l'offre de financement, à l'élargir, à la rendre plus inclusive et parfois plus cohérente avec certaines valeurs économiques et sociales.

Pour les Etats, le Sukuk permet de mobiliser des ressources longues, souvent auprès d'investisseurs sensibles à l'éthique, à l'actif réel et à la diversification. Pour les entreprises, la finance islamique offre des solutions comme l'Ijara, la Mourabaha, la Moucharaka, la Moudaraba ou la Wakala, selon les besoins : acquisition d'équipement, financement de stocks, investissements productifs, partenariat, crédit-bail compatible avec les principes islamiques. Pour les particuliers, elle peut soutenir le financement immobilier, l'équipement, l'épargne, l'investissement ou encore l'assurance participative à travers le Takaful. Sa force est de rappeler une vérité que la finance moderne oublie parfois : l'argent n'est pas une fin en soi. L'argent doit être lié à une activité réelle, à un actif, à un service, à un risque assumé, à une utilité économique.

Mais je le dis avec la même clarté : la finance islamique n'est pas une baguette magique. Elle exige un cadre juridique adapté, une neutralité fiscale, des compétences techniques, une gouvernance de conformité, une bonne documentation, une notation crédible, une information transparente et des acteurs sérieux. Lorsqu'elle est bien conçue, elle peut devenir un puissant levier pour financer les Etats, les entreprises et les particuliers. Lorsqu'elle est mal comprise ou mal structurée, elle perd sa substance. Notre responsabilité est donc de la développer avec rigueur.

C.F : Avant le Burkina Faso, d’autres pays de l’UEMOA ont lancé des Sukuk sur le marché financier régional. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces opérations précédentes ?

I.M : Oui. Le Burkina Faso n'arrive pas dans un vide. La région UEMOA dispose déjà d'une expérience en matière de Sukuk souverains, et cette expérience est précieuse. Le Sénégal a joué un rôle pionnier avec le Sukuk Etat du Sénégal 6,25% 2014-2018, d'un montant de 100 milliards de FCFA, souvent cité comme une opération fondatrice dans l'espace UEMOA. Le Sénégal a ensuite poursuivi cette dynamique avec le Sukuk Etat du Sénégal 6% 2016-2026, dont le montant effectif a atteint 200 milliards de FCFA.

La Côte d'Ivoire a également émis des Sukuk souverains, notamment le Sukuk Etat de Côte d'Ivoire 5,75% 2015-2020, d'un montant effectif de 150 milliards de FCFA, puis le Sukuk Etat de Côte d'Ivoire 5,75% 2016-2023, dont le montant effectif s'est établi à 160 milliards de FCFA. Le Togo a eu recours à ce mode de financement avec le Sukuk Etat du Togo 6,50% 2016-2026, pour un montant effectif de 156 milliards de FCFA. Le Mali a également lancé le Sukuk Etat du Mali 6,25% 2018-2025.

Ces expériences nous enseignent trois choses. Premièrement, le marché régional sait techniquement accueillir des Sukuk souverains. Deuxièmement, les investisseurs comprennent progressivement cet instrument, surtout lorsqu'il est bien expliqué. Troisièmement, chaque opération a sa propre vérité : son succès dépend de la qualité de l'émetteur, de la conjoncture de liquidité, du rendement proposé, de la notation, de la pédagogie, du calendrier et de la confiance. Le Burkina Faso entre donc dans une voie déjà ouverte par d'autres, mais avec sa propre identité, son propre contexte et sa propre ambition. Le Sukuk Burkina Renaissance n'est pas une imitation. C'est l'appropriation burkinabè d'un instrument éprouvé, au service d'une stratégie nationale de financement.

Interview réalisée par la

Rédaction de C’Finance

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