Fort de plus de quinze années d’expérience dans le développement économique, Pr Somlanare Romuald Kinda apporte une analyse éclairée sur les dynamiques de valorisation boursière, notamment à la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM). Enseignant-chercheur à l’Université Thomas Sankara et à l’Université Clermont Auvergne, mais aussi consultant auprès d’institutions internationales telles que la Banque africaine de développement, la Commission économique pour l’Afrique ou encore la BCEAO, il dispose d'une grande expertise aussi bien dans la recherche académique que dans la pratique institutionnelle. Sa tribune propose une lecture stratégique des enjeux sur le marché financier régional.

Portée par une bonne dynamique économique au sein de l’UEMOA (avec un  taux de croissance économique de 6,2% et 6,7 % en 2024 et 2025), la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) s'impose comme un marché financier attractif pour les investisseurs nationaux et internationaux. Offrant des rendements en dividendes parmi les plus élevés des marchés émergents et des marchés frontières, la place boursière sous-régionale soulève une question centrale d'exécution : est-il préférable de déployer son capital en une seule fois ou de lisser ses points d'entrée sur la durée ?

Cet article compare de manière empirique la stratégie de l'investissement forfaitaire immédiat  et celle des achats programmés sur la BRVM.

L’article est structuré comme suit. Dans la première partie, le cadre conceptuel est présenté. Dans la deuxième partie, une analyse comparative de la performance des deux stratégies sur le marché boursier de l’UEMOA est effectuée. Enfin, la troisième partie est la conclusion.

1- Cadre conceptuel

Lorsqu'un investisseur dispose de liquidités à placer sur le marché boursier (épargne accumulée, héritage, cessions d'actifs), deux stratégies d'exécution principales s'offrent à lui.

La première stratégie, appelée l'investissement forfaitaire immédiat ou Lump Sum Investing (LSI), consiste à injecter l'intégralité du capital disponible dans l’achat des titres sur le marché.

La seconde stratégie, appelée l’investissement par des achats programmés ou Dollar-Cost Averaging (DCA), consiste à fractionner le capital en tranches égales et à les investir à intervalles réguliers (hebdomadairement, mensuellement ou trimestriellement) sur une durée prédéterminée.

1.1- Pourquoi la stratégie LSI bat-elle la stratégie DCA sur les marchés financiers dans les pays développés ?

Les travaux de recherche académiques et appliqués (Shtekhman, Tasopoulos et Wimmer, 2012 ; Finlay et Zorn, 2023 pour Vanguard) démontrent que la stratégie LSI surpasse le DCA dans environ 68 % des cas sur les marchés américains, britanniques et australiens. Cette supériorité de la stratégie LSI sur celle DCA s'explique par trois facteurs. Tout d’abord, à long terme, il est observé une tendance haussière séculaire des marchés d'actions. Ensuite, le capital investi bénéficie de la puissance des intérêts composés et des dividendes. Enfin, la stratégie LSI bénéficie de l’élimination du coût d'opportunité des liquidités non investies (cash drag).En étalant l’investissement dans le temps, la stratégie DCA maintient une fraction du capital en liquidités. Ce sous-investissement temporaire génère un coût d'opportunité direct, appelé la traînée monétaire. Celui-ci  correspond à l'écart de rendement entre le taux sans risque du marché monétaire et le rendement espéré des actifs risqués (actions par exemple).

1.2- Pourquoi la stratégie DCA est-elle populaire ?

Malgré sa sous-performance statistique théorique, la stratégie DCA reste très populaire car elle répond à des impératifs de finance comportementale (Kahneman et Tversky, 1979 ; Statman, 1995). L'aversion asymétrique à la perte induit chez l'investisseur une douleur psychologique environ deux fois plus intense face à une moins-value qu'une satisfaction face à un gain équivalent. Pour un investisseur, le risque majeur de la stratégie LSI  pourrait etre le regret d'entrer sur le marché financier au sommet. Autrement dit, investir l'intégralité d'un capital la veille d'une correction boursière soudaine pourrait déclencher un choc émotionnel intense. Observer une moins-value latente de 20 % à 30 % pourrait détruire la discipline de l'investisseur, induire une capitulation comportementale, matérialisée par la vente au plus bas et la sortie définitive du marché boursier. La stratégie DCA agit comme une assurance comportementale. Il réduit le risque de regret d'entrer au sommet du marché et préserve la discipline en cas de correction initiale.

La surperformance de la stratégie LSI et la dimension rassurante de la stratégie DCA ont été documentées sur les places financières matures. Il paraît important d'examiner, dans la partie suivante, si ces conclusions académiques se vérifient empiriquement sur le marché boursier de l'UEMOA.

2- Performance des stratégies LSI et DCA sur le marché de la BRVM

Pour évaluer la performance des deux stratégies (LSI, DCA)  sur la BRVM, trois scénarios de marché ont été simulés à partir de l'indice BRVM Composite (avec réinvestissement des dividendes).

2.1 Scénarii

Ø  Scénario 1

Dans le premier scénario, nous considérons qu’un investisseur particulier investit un capital de  6 millions durant la période 2016-2020. Il s’agit d’une période de 5 ans (courte) caractérisée par une baisse du marché de la BRVM. En stratégie LSI, le capital est investi début janvier 2016, tandis qu’en stratégie DCA, un investissement mensuel de 100 000 francs CFA est effectué sur la même période.

Ø  Scénario 2

Dans le second scénario, nous considérons que l’investisseur particulier investit  un capital de  6 millions durant la période 2021-2025. Il s’agit également d’une période de 5 ans (courte) caractérisée par une hausse du marché de la BRVM. En stratégie LSI, le capital est investi début janvier 2021, tandis qu’en stratégie DCA, un investissement mensuel de 100 000 francs CFA est effectué sur la même période.

Ø  Scénario 3

Dans le troisième scénario, nous considérons que l’investisseur particulier investit un capital de  19,2 millions durant la période 2010-2025. Il s’agit d’une longue période de 16 ans caractérisée par des hausses et baisses du marché de la BRVM. En stratégie LSI, le capital est investi au début de janvier 2010, tandis qu’en stratégie DCA, un investissement mensuel de 100 000 francs CFA est effectué sur la même période.

2.2 Résultats

Le tableau ci-dessous présente la performance des stratégies (LSI, DCA) sur le marché financier de la BRVM. Trois principaux résultats émergent.

§  La dominance de la stratégie LSI à long terme et en marché haussier

La colonne (2) du tableau indique que durant la période 2021-2025, la stratégie (LSI) surpasse celle du DCA de 68%. En effet, la valeur du portefeuille atteint 19 737 600 FCFA en LSI  contre 11 751 535 FCFA en DCA. De même, la colonne (3) du tableau montre que durant la période long terme de 16 ans (2010-2025), la stratégie (LSI) surpasse celle du DCA de 121%. En effet, la valeur  du portefeuille est de 127 555 200 FCFA en stratégie LSI, contre 57 581 557 FCFA pour les achats programmés (DCA) pour un capital total investi de 19,2 millions de FCFA. Cela s’explique par le fait que le versement intégral du capital au départ permet de capter immédiatement les dividendes et les intérêts composés d’une part et d’évitet la traînée monétaire (cash drag) d’autre part. En étalant ses entrées dans le temps avec la stratégie DCA, l'investisseur conserve une partie de ses ressources en liquidités. Ce sous-investissement temporaire génère un manque à gagner significatif sur un marché haussier à court et à long terme.  On observe donc un alignement parfait du marché de la BRVM avec les dynamiques globales des marchés matures dans les pays développés.

§  Le rôle protecteur de la stratégie DCA en période de baisse du marché

La colonne (1) du tableau indique que durant la période 2016–2020 caractérisée par une correction du marché (-8,71 %), la stratégie DCA surpasse la stratégie LSI de 29%. En effet, la valeur du portefeuille atteint 3 803 400 francs CFA en stratégie LSI  contre 4 907 514 francs CFA FCFA en stratégie DCA.  Cela pourrait être expliqué par le fait que le lissage des achats mensuels (100 000 FCFA/mois) permet d'acheter progressivement un nombre plus élevé de titres lorsque les cours chutent. Cela réduit le prix de revient unitaire.

§  L'asymétrie de performance entre les deux stratégies

Le manque à gagner subi par l’investisseur avec la stratégie DCA en marché haussier est nettement supérieur  à la perte évitée en marché baissier. En période baissière du marché boursier de 5 ans (2016-2020), le gain net de la stratégie DCA est de 29% alors qu’en période haussière du marché de 5 ans (2021–2025), la perte nette de la stratégie DCA est de 68%.

Tableau 1 : Comparatif des performances des stratégies (LSI, DCA) sur la BRVM

Critère / Scénario

Scénario 1 (2016–2020)

Scénario 2 (2021–2025)

Scénario 3 (2010–2025)

Contexte de marché

Marché baissier (5 ans)

Marché haussier (5 ans)

Longue période de 16 ans (cycle mixte)

Évolution Indice BRVM (avec div.)

-8,71%

32,26%

14,62%

Capital final en stratégie LSI (FCFA)

3 803 400

19 737 600

127 555 200

Capital final en stratégie DCA (FCFA)

4 907 514

11 751 535

57 581 557

Stratégie gagnante

DCA (+29 %)

LSI (+68 %)

LSI (+121 %)

Source : Calcul de l’auteur à partir des données de RichBourse (août, 2026)

3- Conclusion

L’objectif de cet article était de comparer de façon empirique la performance des stratégies (LSI, DCA) sur le marché financier de la BRVM. Trois principaux résultats émergent. Tout d’abord, la stratégie LSI est plus performante que celle de DCA en période longue (16 ans) et en période haussière. La stratégie DCA joue un rôle protecteur en période baissière du marché BRVM. La performance des deux stratégies est asymétrique sur le marché de la BRVM. Les résultats obtenus montrent que le comportement du marché de la BRVM rejoint la littérature académique des marchés développés (études de Vanguard et Charles Schwab) dans laquelle la stratégie LSI s'impose alors que la stratégie DCA sert de réducteur du stress psychologique (Kahneman & Tversky).

Plusieurs recommandations sont proposées.

§  La stratégie LSI, un instrument de maximisation de la performance

Pour un investisseur disposant d'un horizon temporel long (plus de 5 ans) ou entrant dans une phase de marché haussière, le déploiement de la totalité du capital pourrait être la stratégie. Elle lui permettra de bénéficier du rendement des dividendes de la BRVM et d’éviter le cash drag.  

§  La stratégie DCA, un outil d'assurance comportementale

Pour les investisseurs présentant une forte aversion à la perte ou craintifs face au risque de retournement de marché, le fractionnement du capital en plusieurs tranches  pourrait être utilisé. Cette discipline  permettra d’éviter la capitulation sous le coup des émotions en cas de correction.

  • Adopter une stratégie hybride (LSI/DCA) sur la BRVM

L’investisseur peut aussi adopter une stratégie mixte. Elle consisterait d’une part à déployer une fraction du capital (par exemple 50 %) en stratégie LSI et d’autre part à étaler le reste en stratégie DCA sur une période donnée. Cette stratégie mixte permet de capturer rapidement les dividendes du marché financier de la BRVM et d’atténuer le risque du timing.

Peu importe la stratégie retenue par l’investisseur, il est important de réinvestir systématiquement les dividendes. En effet, il faut noter que la puissance de la capitalisation à long terme observée sur la BRVM (+121 % en LSI sur 16 ans) repose sur le réinvestissement actif des flux de dividendes perçus.

Pr Somlanare Romuald KINDA
Agrégé de Sciences Economiques
Research Fellow | Research Division
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