Vneuron Risk & Compliance est un cabinet international, spécialisé dans la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT). Dans cette interview accordée à C’Finance, en marge de la 50e édition des Assemblées générales de la Fédération des Sociétés d’Assurances de Droit National Africaines (FANAF), tenue du 9 au 11 février 2026 à Abidjan, son directeur des opérations, Ali Bellaaj, aborde la problématique du blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme dans le secteur des assurances, jadis considéré comme peu exposé au phénomène, mais qui, aujourd’hui, est de plus en plus investi par les blanchisseurs d’argent. M. Bellaaj y évoque également les pistes de solutions devant permettre aux compagnies d’assurance de faire face à ce fléau.
C’Finance (C.F) : Pouvez-vous présenter brièvement le cabinet Vneuron Risk & Compliance ?
Ali Bellaaj (A.B) : Vneuron Risk & Compliance est une entreprise africaine avec des bureaux en Europe, au Moyen-Orient, etc. Il est spécialisé dans la lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme (LCB-FT). Avec un personnel de près de 150 employés spécialisés en LCB-FT, il s'appuie sur des technologies de pointe éprouvées, pour concevoir des logiciels de haute qualité pour les institutions financières.
Le cabinet a déjà accompagné plus de 350 institutions dans 40 pays à la mise en place des dispositifs technologiques nécessaires pour assurer leur sécurité financière, qui a un rôle important dans leur notoriété à l'échelle régionale, internationale, mais aussi pour se conformer à toutes les bonnes pratiques du GAFI (Groupe d'action financière), les directives européennes, ainsi que les instructions et obligations régionales et nationales. Comme vous le savez, il y a plusieurs pays qui sont sortis de la liste grise du GAFI, d’autres sont encore sur cette liste.
Le rôle de Vneuron est d’accompagner ces institutions pour la mise en place des solutions technologiques, pour filtrer les clients à l'entrée en relation, d'une manière contenue auprès de toutes les organisations nationales, régionales, internationales, mais aussi pour identifier les personnes politiquement exposées et leurs relations, pour ainsi cadrer le portefeuille clientèle et identifier les zones à risque.
Notre solution permet aussi d'analyser les comportements et les opérations qui se passent dans toute institution financière.
C.F : Quel est l’état des lieux du financement du terrorisme et du blanchiment de capitaux à l'échelle mondiale et en Afrique ?
A.B : A l'échelle mondiale, la seule classification du niveau de maturité et de conformité des pays est celle du GAFI, qui fait d’ailleurs la publication des notations de chaque pays, pour évaluer le niveau de performance et de contrôle.
Au niveau du Burkina Faso, suite à une évaluation mutuelle en 2022, le pays est entré dans la liste grise du GAFI. Mais suite à plusieurs efforts, surtout des différents gouvernements, de l'État, des groupes financiers et des institutions financières, le Burkina Faso est monté en compétence et en capacité de lutter contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme. C'est pourquoi le pays, à l’instar de plusieurs autres pays, vient de sortir de cette liste grise du GAFI. Ils ont montré beaucoup d'implication et de maturité.
A titre illustratif, les chiffres de 2025 montrent qu’au moins 65% des pays qui sont dans la liste grise et noire du GAFI sont en Afrique. C'est un chiffre alarmant qui montre qu'il y a beaucoup d'efforts à mener pour s'éloigner de ce positionnement-là, qui a un impact très direct sur les notations des pays, le niveau des investissements internationaux, etc. Mais aussi, il limite un petit peu les opérations commerciales et les transferts avec les banques de correspondance qui essaient de minimiser les transferts avec les pays qui sont à risque ; ce qui peut bloquer, bien sûr, les échanges économiques, commerciaux, etc.
En termes de chiffres, il y a eu des évolutions très importantes entre 2018 et actuellement. On peut calibrer le niveau de maturité sur le nombre de déclarations de soupçons envoyées aux cellules de renseignement financier, comme la CENTIF (ndlr : Cellule nationale de Traitement des Informations financières) dans la zone Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale. Par exemple, en 2018, il y avait quelques pays qui ne dépassent pas quelques dizaines de déclarations de soupçons de blanchiment d’argent, de financement du terrorisme par an. Mais aujourd’hui, on parle de quelques milliers de déclarations de soupçons envoyées, et surtout par le monde bancaire.
Avant 2020, il y avait beaucoup de pays où le secteur d'assurance n'a déposé aucune déclaration de soupçons, mais aujourd’hui, on parle de quelques centaines, de déclarations de blanchiment d’argent, de financement du terrorisme dans ce secteur.
Et même lors des évaluations mutuelles du GAFI, on détecte toujours des manquements au niveau des institutions non bancaires. Mais aujourd’hui, elles commencent à se conformer à quelques dispositifs documentaires et organisationnels.
Il reste maintenant l'implication des assurances pour utiliser les logiciels nécessaires, pour mieux analyser le portefeuille clients, les relations entre les clients, pour la mutualisation et la consolidation de toutes les opérations, les primes, etc. Pour cela l'intelligence artificielle est très importante dans ce contrôle-là, pour analyser les tendances, les segments, pour analyser ce qu'on appelle le comportement d'un profil typique dans un segment bien dédié.
L'État et les réglementations sont là, c'est l'application et la conformité par rapport à ces lois-là qui constituent la prochaine étape très importante.
C.F : Qu'est-ce que l'économie mondiale, les économies africaines perdent à cause de ce phénomène de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme ?
A.B : Je n'ai pas de chiffres en tête, mais je peux vous dire qu'il y a plusieurs institutions financières, et surtout des banques et des microfinances, qui sont en train de perdre, car il y a des sanctions appliquées par les régulateurs.
Même récemment, hier (ndlr : le 10 février 2026), il y avait la communication d'un ensemble de sanctions qui dépasse 1,2 million d'euros appliquées pour des manquements au respect des dispositifs technologiques. Il y a aussi beaucoup d'autres structures qui perdent leurs relations avec les banques de correspondances, les courtiers, les réassureurs, suite à ce manquement par rapport au respect de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LBCFT). Sans avoir les chiffres exacts, il y a une grande perte financière et l'impact du phénomène est très important.
C.F : Traditionnellement, ou du moins pour les profanes, les assurances sont considérées comme un secteur pas très exposé au phénomène de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. Aujourd'hui, quelles sont les techniques, les outils, les failles ou les canaux que ces acteurs de la finance illicite peuvent exploiter au niveau des assurances pour alimenter leurs flux financiers illicites ?
A.B : Les assurances sont vues par les citoyens ou les gens qui ne sont pas très impliqués dans l'économie et dans le secteur financier pas comme un secteur à risque en termes de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LBCFT). Mais je peux vous confirmer que le secteur assurantiel est aujourd’hui un canal pour les blanchisseurs d'argent et pour les terroristes de passer leurs opérations illicites, parce qu'ils savent bien que les banques sont bien équipées, avec toutes les technologies nécessaires pour éviter qu’ils utilisent leurs canaux pour des opérations illicites. Actuellement, ces personnes-là sont en train d'utiliser l'ingénierie financière et surtout dans les assurances.
Maintenant, on doit séparer les deux types d'assurances : les assurances IARD et les assurances vie. Pour l'assurance IARD, prenons l'exemple le plus connu, qui est l'assurance automobile. D’un, on doit éviter de travailler avec des gens qu'on appelle "personnes vitrines". Cela veut dire qu’on doit bien qualifier cette personne-là : est-ce qu'elle a les capacités, les moyens d'acheter un bien, d'assurer un bien avec des modalités de paiement assez élevées par rapport à ses capacités financières ? Si ce n'est le cas, alors quelque part, elle peut être une vitrine d'un groupe terroriste ou bien d'un groupe de blanchisseurs d'argent.
Ensuite, le suivi doit être continu, c'est-à-dire qu’on doit évaluer le comportement du client sur des années. À titre d'exemple, une personne, qui touche 300-400 euros (ndlr : soit environ entre 200 000 F CFA et 260 000 F CFA) par mois en 2019, vient pour sécuriser sa moto d’une valeur qui ne dépasse pas un million F CFA. Mais quelques années après, sachant que cette personne n'a pas changé de métier, de source de revenu, qu’elle n'a pas montré les origines de ses fonds, qu’elle n'a pas hérité de quelque chose, mais elle vient pour assurer une voiture 4x4 tout risque. Elle peut être détectée comme menant une opération illicite. Au niveau de l’assurance IARD, il est donc très simple de détecter ces opérations illicites.
Par contre, au niveau de l’assurance vie, notamment au niveau de la gestion des capitaux, parfois, il y a des personnes qui viennent placer un capital d’un grand montant dans les compagnies d’assurance ; et après une petite période, elles demandent à récupérer ce montant par chèque. La personne sait qu'elle va perdre beaucoup d'argent, car il y a beaucoup de taux qui vont être appliqués ; mais pour elle, cela ne dérange pas. L'essentiel pour elle, c'est de payer des primes étalées sur une période de 2-3 ans avec des petits montants, un peu moins de seuils réglementaires, qui étaient à 5 millions F CFA, qui sont passés maintenant à 10 millions F CFA.
Peu importe qu'il va perdre quelques millions F CFA, cela ne le dérange pas ; le plus important est qu'il récupère un chèque pour l’introduire dans le circuit financier normal, afin de pouvoir l'utiliser pour acheter des biens. En dehors de ces cas, il y a des sinistres et beaucoup d'autres chemins de blanchiment d'argent que l'on peut prévoir. Il y a surtout l'analyse du comportement du client à base de sa fiche KYC (ndlr : Know Your Customer » ou Connaissance Client) par rapport à tous les autres clients qui disposent du même profil, pour voir s'il y a des opérations atypiques qui sont en train de se passer chez les assurances. Il y a beaucoup d'autres scénarios de blanchiment d'argent, mais que nous ne pouvons pas partager avec le monde entier, car ce sont nos techniques de détection.
C.F : Dans la zone CIMA, il existe un cadre réglementaire en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme dans le secteur des assurances, qui a été adopté récemment. Certes, il est trop tôt pour l’évaluer, mais ce nouveau corpus juridique est-il efficace, selon vous, pour lutter contre le phénomène dans ledit secteur ?
A.B : Exactement ! Le cadre réglementaire dans la zone CIMA est beaucoup développé. La CIMA souhaite exiger des contrôles beaucoup plus performants que les pays européens et les autres pays, car elle vient de publier un ensemble d’exigences en juillet 2025, en demandant aux assureurs d'appliquer l'approche basée sur les risques pour le scoring des clients à l'entrée en relation, le filtrage contenu, l’appartenance comportementale. Elle a aussi précisé des seuils pour les personnes morales et les personnes physiques, etc.
Maintenant, c'est le rôle des Directions nationales des assurances (DNA) de continuer les efforts dans les contrôles nécessaires. Il est difficile d’évaluer maintenant ce nouveau dispositif, car les assurances sont encore dans la phase de la sensibilisation, de l'accompagnement, de l'assistance. Les contrôles viennent de commencer et ils vont être plus sévères par rapport au non-respect des obligations en la matière. L'effort est contenu, le suivi est en cours.
C.F : Quelles solutions pour prévenir ce phénomène dans le secteur des assurances ?
A.B : C'est l'effort permanent, des formations continues, soit par les régulateurs, ou les DNA, mais également par les cabinets spécialisés dans ces types de formations. Il y a aussi l'implication des directions générales des compagnies d’assurances, sans oublier l'utilisation des logiciels adaptés. Et cela demande des investissements humains, numériques et financiers. Notre cabinet est disposé à accompagner les assurances sur la fourniture des logiciels nécessaires, mais aussi pour proposer des sessions de formation appropriées.
Interview réalisée par la
Rédaction de C’Finance






