Burkina Faso : le budget de la guerre contre le terrorisme passe de 95,4 milliards FCFA en 2016 à 819,4 milliards FCFA en 2024, soit un taux de progression de 758,9%, selon les données compilées par l’écrivain Youssouf Ouattara
De Blaise Compaoré au capitaine Ibrahim Traoré, la part du budget consacré à la défense du territoire a progressé de façon exponentielle pour permettre de faire face à la menace terroriste devenue désormais une priorité nationale. Pour mieux soutenir cette part budgétaire croissante, le pays a fait preuve d’innovations à travers la mise en place des mécanismes alternatifs et endogènes de financement extra budgétaires. Dans son ouvrage « Financement de la lutte contre le terrorisme au Burkina Faso : Économie politique d’une résilience nationale », paru aux Editions Mercury et dédicacé le 21 mai 2026 à Ouagadougou, l’administrateur civil et spécialiste des finances publiques, Dr Youssouf Ouattara, y passe à la loupe l’évolution des allocations budgétaires du secteur de la sécurité et de la défense sous quatre régimes : de Blaise Compaoré et à Ibrahim Traoré, à l’exception de Michel Kafando.
L’argent consacré à la guerre a gonflé de façon exponentielle au Burkina Faso en l’espace de quelques années suivant les orientations stratégiques des différents régimes qui se sont succédé à la tête de l’Etat et l’acuité de la menace terroriste. De l’arbitrage classique sous Blaise Compaoré à l’envolée des crédits défense sous le capitaine Traoré, l’auteur Dr Youssouf Ouattara propose une lecture inédite de l’évolution des montants consacrés à la lutte antiterroriste. Son livre intitulé : « Financement de la lutte contre le terrorisme au Burkina Faso : Économie politique d’une résilience nationale », paru aux Editions Mercury et dédicacé le 21 mai 2026 à Ouagadougou, opère une plongée dans les chiffres qui révèlent une progression en dents de scie, marquée par une accélération spectaculaire sous l’ère Traoré.
L’ouvrage rappelle que Blaise Compaoré qui a dirigé le Burkina Faso sur la période 1987-2014 avait parfaitement mesuré la menace qui couvait au Sahel. Pourtant, plutôt que d’investir dans une armée de combat, il a choisi la voie diplomatique et la coopération avec les « entrepreneurs de la violence ». Les dépenses militaires sont restées faibles, l’essentiel de l’armement étant concentré au sein du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) avec un coût financier maîtrisé à court terme, mais une facture sécuritaire exorbitante pour le pays. Si bien que Roch Marc Christian Kaboré, Président du Faso de 2015 à 2022, a hérité d’une armée « en papier » dans un contexte régional déjà très menaçant.
2023, point de départ de l’ajustement des moyens aux défis
Malgré la loi de programmation militaire de 725 milliards FCFA adoptée en 2017 pour la période 2018-2022, l’ouvrage pointe un décalage criant entre les annonces et la réalité : « ces ressources n’ont pas été effectivement décaissées, et une bonne partie des sommes disponibles serait partie dans des voyages et des rencontres », regrette l’auteur. Le budget défense sous le Président Roch Marc Christian Kaboré est tout de même passé de 95,4 milliards FCFA en 2016 à 176,94 milliards en 2018, soit un taux de progression de 85,4%, bien que l’effort reste insuffisant face à l’amplification de la menace.
Sous Paul-Henri Sandaogo Damiba, de janvier – septembre 2022, le passage est trop court pour imprimer une véritable dynamique budgétaire, le régime étant tombé avant d’avoir pu déployer une stratégie financière cohérente. Néanmoins, l’auteur note que le gouvernement sous le président Damiba a octroyé une rallonge budgétaire à la défense dans le budget exercice 2022. C’est véritablement à partir de 2023 que le budget porte la pleine empreinte du militaire avec les régulations nécessaires pour permettre d’ajuster les moyens aux défis.
Avec l’arrivée du capitaine Ibrahim Traoré à la tête de l’Etat burkinabè en septembre 2022, l’effort de guerre est total. Le budget défense grimpe en flèche. Le budget exécuté du ministère de la défense au titre de l’année 2022 passe de 290 à 377 milliards FCFA, soit une progression de 30%. En 2023, l’allocation budgétaire au secteur de la sécurité et de la défense atteint 780,433 milliards FCFA soit une hausse de 46,89 % par rapport à 2022, puis 819,451 milliards FCFA en 2024, ce qui correspond à un taux de progression de 117,3%.
De 12,49 % du budget en 2016 à 29,49 % en 2024
La part du budget national allouée à la défense et à la sécurité passe ainsi de 12,49 % en 2016 à 28,42 % en 2023, et 29,49 % en 2024, suivant les données compilées par l’auteur qui s’appuient sur les sources officielles du budget de l’Etat et les déclarations publiques des autorités. En valeur absolue, le budget de l’Etat alloué au secteur sécurité et défense passe donc de 95,4 milliards FCFA en 2016 à 819,451 milliards FCFA en 2024, soit un taux de progression de 758,9%.
Pour ses besoins d’analyse, l’auteur a combiné les lignes budgétaires consacrées aux activités de sécurité et de défense du territoire des différents départements ministériels et institutions, associant notamment l’armée, la police, la gendarmerie, les sapeurs-pompiers, les agents des eaux et forêts et la garde de sécurité pénitentiaire. L’ouvrage note qu’à partir de 2025 les crédits du secteur de la défense et de la sécurité amorcent une légère baisse de 2,8 % par rapport à 2024, un repli que l’auteur explique par le fait que le plus gros effort d’équipement a été accompli en 2024 y compris les charges de maintenance et d’opération.
Mais l’effort d’analyse de l’auteur ne s’arrête pas au budget classique. L’ouvrage consacre une large place au Fonds de soutien patriotique (FSP), cet instrument endogène de mobilisation citoyenne. Créé en 2023, il a collecté 99 milliards FCFA la première année, avant d’atteindre 175 milliards en 2024 et 222 milliards en 2025. Des sommes qui viennent permettre l’équipement des Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP) et le renforcement des capacités opérationnelles des Forces de Défense et de Sécurité (FDS). « Alors que d’autres pays ont financé leur guerre par l’endettement ou la taxation des élites, le Burkina Faso invente un modèle hybride où la résilience populaire dévient une ressource stratégique », fait remarquer Youssouf Ouattara.
Au total, de 2023 à 2025, ce sont environ 496 milliards FCFA que le FSP a mobilisés, pour une prévision de 400 milliards FCFA, soit un taux de réalisation de 124, 24%. Une innovation que l’auteur analyse comme une affirmation d’une volonté d’indépendance totale. « La souveraineté commence là où naît la capacité de financer soi-même ses choix les plus essentiels », conclut-il.
Mouni N’GOLO




