Née de l'initiative de deux jeunes ingénieurs bobolais, Sékou Cheick Oumar Sessouma et Mohamed Karaga, la plateforme Kolita veut digitaliser un secteur de la livraison encore largement informel au Burkina Faso. Suivi en temps réel, reconnaissance des colis par intelligence artificielle, code de sécurité à la remise, tarification transparente au kilomètre…, l'application séduit déjà après son lancement, il y a de cela deux mois et demi, plus de 1000 utilisateurs à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. Dans cet entretien accordé à C’Finance le samedi 22 août 2026, Sékou Cheick Oumar Sessouma revient sur la genèse du projet, son fonctionnement et ses ambitions.
C’Finance (CF) : Pouvez-vous nous présenter KOLITA et expliquer l’idée qui a motivé sa création ?
Sékou Cheick Oumar Sessouma (SCOS) : Kolita est née de l'initiative de deux jeunes Bobolais, formés à l’université Nazi Boni de Bobo-Dioulasso. Le nom « Kolita » vient d'ailleurs de la langue dioula, où « kolita » signifie « aller chercher un colis ».
L'idée est partie d'un constat simple. Il n'existait pas, au Burkina Faso, de plateforme réellement digitalisée dans le secteur de la livraison. En tant que jeunes ingénieurs, il nous a semblé naturel de contribuer à la digitalisation de ce secteur. Mais aussi de répondre à l’appel du Camarade Président du Faso le Capitaine Ibrahim Traoré invitant la jeunesse à faire preuve, d'initiative, de créativité et d'innovation.
Concrètement, le client se rend dans l'application et crée ce que nous appelons une « course », en renseignant un point de départ (point A) et un point d'arrivée (point B), chacun correspondant à une adresse. La distance entre les deux est automatiquement calculée pour déterminer le coût de la livraison. Le client connaît donc le montant à payer avant même de valider sa commande, ce qui lui permet d'anticiper. Il n'y a pas de tarif fixe. Le prix dépend de la distance, du poids, la taille du colis et, dans une moindre mesure, de la densité de la circulation.
La plateforme est opérationnelle depuis début juin 2026, cela fait donc à peine deux mois et demi.
C’Finance : A qui s’adresse principalement la plateforme ?
SCOS : Kolita s'adresse à tout le monde, c'est-à-dire les livreurs, les particuliers et les entreprises. Le point de départ, ce sont les livreurs. C'est leur inscription qui leur permet de devenir coursiers pour Kolita. Mais la plateforme est pensée pour l'ensemble de la chaîne, du livreur au client final.
À ce jour, nous comptons un peu plus de 1 000 utilisateurs depuis le lancement début juin, à la fois côté livreurs et côté clients, ce qui témoigne du dynamisme autour du projet. La demande est aujourd'hui plus forte à Ouagadougou qu'à Bobo-Dioulasso, mais la plateforme s'adresse bien à tous avec comme principale cible le B2B.
C’Finance : Comment le client est-il informé de l'évolution de sa livraison ? Existe-t-il un système de suivi ?
SCOS : Le client est informé à chaque étape par des notifications dans l'application. Lorsque le livreur prend en charge le colis, lorsqu'il démarre son trajet, puis lorsqu'il arrive devant chez lui. Il peut également suivre le trajet en direct dans l'application, comme je l'évoquais plus tôt.
Nous avons aussi mis en place un dispositif de sécurité supplémentaire : le code de remise. Il s'agit d'un code à six chiffres généré automatiquement à la création de la course. Il permet d'éviter qu'une personne mal intentionnée ne récupère un colis à la place du véritable destinataire. Le client doit communiquer ce code au livreur au moment de la remise pour confirmer son identité.
Une fois la livraison validée dans l'application par le livreur, celui-ci peut retirer instantanément l'argent correspondant, grâce à notre partenaire technique qui permet un traitement rapide des paiements.

C’Finance : Que se passe-t-il lorsque le destinataire n'est pas disponible au moment de la livraison ?
SCOS : Nous avons été confrontés à cette situation dès le début. Un client crée une course, puis, au moment de la livraison, il s'est déplacé, ou n'est tout simplement plus disponible à l'adresse indiquée.
Pour y répondre, l'application intègre une messagerie qui permet au client de prévenir directement le livreur par exemple pour lui indiquer qu'il s'est déplacé ou qu'il n'est plus disponible. Le numéro du livreur est également affiché, pour un contact direct si besoin. Le client peut aussi se géo localiser à sa nouvelle position et transmettre cette nouvelle destination directement dans l'application. Le livreur reçoit alors une notification l'informant du changement d'adresse.
Dans ce cas, notre système recalcule automatiquement le montant de la course, puisque le déplacement du client tout comme celui du livreur peut allonger la distance parcourue.
C’Finance : Quelles sont les villes concernées par les services de livraison via la plateforme KOLITA ? Envisagez-vous d’élargir les zones de couverture et les services proposés ?
SCOS : Nous sommes aujourd'hui présents à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso, les deux plus grandes villes du Burkina Faso, qui concentrent à la fois la population et la demande. C'est aussi là que sont implantées la majorité des entreprises.
Nous menons actuellement une étude pour évaluer un déploiement à Koudougou. Si l'enquête confirme une demande suffisante, nous l'étendrons à cette ville. Techniquement, l'extension à de nouvelles villes ne pose aucune difficulté particulière.
C’Finance : La sécurité des colis est une préoccupation majeure pour les utilisateurs. Quelles garanties proposez-vous pour rassurer ceux qui utilisent la plateforme ?
SCOS : La sécurité des colis de nos clients est notre priorité. Dans ce sens, pour les rassurer, nous avons actuellement des livreurs formés, fiables pour la livraison. Et avec le système de géolocalisation nous pouvons suivre tous les mouvements des livreurs. Nous souhaitions aussi très prochainement mettre en place un système d'assurance et avions identifié des partenaires potentiels.
Nous allons intégrer une offre d'assurance couvrant à la fois nos propres livreurs, leurs motos et les colis transportés. En cas de problème avéré, le client pourra alors être dédommagé.
En attendant, nous nous appuyons sur la fiabilité de nos livreurs pour sécuriser les colis. Chaque livreur doit fournir des pièces d’identité, ensuite passe un entretien physique ou en visio avant la validation de son compte, ce qui nous permet de bien connaître les personnes qui rejoignent la plateforme. À terme, l'assurance viendra renforcer ce dispositif et rassurer encore davantage nos clients.
C’Finance : Qu’est-ce qui distingue votre plateforme des solutions traditionnelles de livraison de colis ?
SCOS : Avant de répondre à cette question il faut savoir que travaillant nous-mêmes dans le domaine de la donnée, nous avons d'abord cherché à savoir s'il existait une base de données fiable sur ce secteur. Nous nous sommes même rapprochés du ministère en charge des Transports pour le vérifier. Nous nous sommes heurtés à un vrai manque de données, révélateur du caractère très informel du secteur. Les livraisons se négocient encore largement via des groupes WhatsApp, sans traçabilité ni reconnaissance officielle.
C'est ce constat qui nous a poussés à mettre en place une solution digitalisée, fiable et sécurisée qui nous distingue des entreprises traditionnelles. Dans le système traditionnel, une fois le livreur parti chercher le colis, il est presque impossible de suivre le trajet. Beaucoup de choses peuvent se passer en cours de route sans qu'on puisse le vérifier. Chez Kolita, nous avons développé un système de suivi en temps réel du livreur, ce qui change fondamentalement la donne en matière de confiance et de sécurité.
Nous travaillons avec des livreurs fiables et expérimentés, qui savent utiliser le GPS et entretiennent un vrai relationnel avec le client, car ils ont été formés pour cela. L'idée, c'est qu'un livreur ne se contente pas de déposer un colis et de repartir. Il doit arriver avec le sourire et un vrai sens du service.
Sur le plan technique, nous avons mis en place une fonctionnalité de géolocalisation qui permet de suivre la livraison en temps réel, du point de départ jusqu'au point d'arrivée. Le client peut ainsi suivre, depuis chez lui, le trajet du livreur et savoir, par exemple, qu'il n'est plus qu'à deux minutes de son domicile, pour pouvoir sortir au bon moment.
Nous avons également développé une intelligence artificielle capable de reconnaître le type de colis à partir d'une simple photo. Si un client souhaite se faire livrer un livre, il en prend une photo et le système identifie automatiquement. Cette fonctionnalité limite fortement les litiges liés à une mauvaise identification du contenu envoyé.
Au final, notre objectif est d'offrir une plateforme fiable, digitalisée et sécurisée, aussi bien pour le client que pour le livreur, dans un secteur qui reste, par nature, encore très traditionnel.
C’Finance : Concrètement, comment un client peut-il utiliser la plateforme pour envoyer un colis ? Le client peut-il effectuer sa demande entièrement à distance, depuis son téléphone ?
SCOS : C'est très simple. Nous avons volontairement conçu un parcours accessible à tous, y compris aux personnes peu familières du digital. L'application est disponible aussi bien sur Apps Store que sur Play Store, pour les utilisateurs Android comme iPhone.
Il suffit d'abord de créer un compte client. Ensuite, créer une course qui prend environ trente secondes, d'après nos propres simulations. Le client indique l'adresse d'enlèvement du colis et l'adresse de livraison, prend une photo du colis, et peut ajouter un commentaire à l'attention du livreur si l'adresse est un peu compliquée à trouver par exemple en précisant qu'il se trouve à côté de tel restaurant.
Le prix s'affiche alors automatiquement, et le paiement se fait par mobile money. Une fois la course validée, elle est proposée aux livreurs situés dans un rayon de cinq kilomètres, qui peuvent l'accepter, récupérer le colis et l'amener à destination.
Oui le client peut effectuer sa demande entièrement à distance depuis son téléphone. Nos utilisateurs sont les entreprises et les particuliers (en particulier la classe moyenne). Ce sont des personnes déjà familières du digital, donc plus simples à convaincre d'utiliser ce type de plateforme, et qui ont les moyens de se faire livrer. Je pense par exemple à un fonctionnaire qui sort du travail, fatigué, et qui souhaite se faire livrer un repas pour sa famille, c'est typiquement le genre d'usage auquel nous répondons.
Nous ciblons en priorité les commerçants et les entreprises, dont la demande en livraison est particulièrement soutenue, ainsi que de grandes structures comme les sociétés de transport, avec lesquelles nous espérons nouer des partenariats.
C’Finance : Le prix de la livraison est souvent déterminant dans le choix d’un service. Quels sont les tarifs proposés par KOLITA ?
SCOS : Lors de notre étude de marché, nous avons constaté que les livreurs informels, tout comme certaines entreprises de livraison plus formelles, appliquaient un tarif de départ fixe autour de 1 000 FCFA, quelle que soit la distance parcourue, la taille, le poids dans une fourchette de 0 à 10 km. Or, cela nous semblait peu pertinent. Un client situé à 500 mètres payait alors le même prix qu'un client situé à 9 km, un modèle que n'utilisent d'ailleurs pas les grandes plateformes internationales comme Uber qui sont dans des pays ou le pouvoir d’achat est assez conséquent.
Chez Kolita, nous avons fait le choix d'un tarif minimum de 500 FCFA, auquel s'ajoutent 75 francs CFA par kilomètre supplémentaire en fonction du type de colis. Concrètement, un client livré à moins de 4 km paiera moins de 1 000 francs CFA. Au-delà, le tarif varie selon la distance. Il peut par exemple atteindre 1 075 FCFA ou un peu plus, selon les cas. Le prix tient également compte de la taille, du poids du colis et peut légèrement évoluer aux heures de pointe, lorsque la circulation est plus dense.
Nous avons tenu à ce qu'un client situé à quelques centaines de mètres ne paie pas le même prix qu'un client situé à plusieurs kilomètres. Au-delà d'être une plateforme innovante, Kolita se veut aussi attentive au porte-monnaie de ses utilisateurs et des réalités du pays.
C’Finance : En cas de retard, de perte ou de colis endommagé, quelle procédure est prévue pour accompagner le client ?
SCOS : Kolita est une plateforme de mise en relation entre client ou entreprise et livreur. Le colis est sous la responsabilité du livreur pendant le transport. Mais personne n’est laissé seul face à un problème ou un litige. Chaque livreur est identifié et validé avant d’entrer sur la plateforme, aussi chaque course est tracée de bout en bout et notre support intervient dès qu’un incident est signalé pour trouver une solution avec les deux parties (clients et livreurs). L’assurance que nous souhaitons mettre en place très prochainement couvrira les colis, avec une procédure de dédommagement assez transparente.
C’Finance : Quels moyens de paiement proposez-vous à vos utilisateurs ?
SCOS : Très bonne question. Aujourd'hui, le paiement se fait exclusivement par mobile money, grâce à un intégrateur burkinabè qui nous permet d'interagir directement avec les opérateurs de monnaie mobile. L’avantage de cette fonctionnalité c’est que le livreur peut retirer son argent dès que la livraison a été bien effectuée. Nous ne proposons pas encore de paiement en espèces ni par carte bancaire, ce dernier moyen restant encore peu développé au Burkina Faso.
Nous avons toutefois déjà développé le module de paiement par carte bancaire, prêt à être déployé dès que nous le jugerons pertinent. Pour l'instant, nous avons choisi d'attendre l'évolution du marché avant de l'activer.
C’Finance : Pour les commerçants, quels bénéfices concrets peut apporter votre plateforme dans la gestion et la livraison de leurs commandes ?
SCOS : Les commerçants constituent véritablement notre cible principale. Nous souhaitons orienter le développement de Kolita vers le B2B, car ce sont les commerçants et les entreprises qui génèrent le plus gros volume de livraisons.
Ce que nous leur apportons, c'est d'abord la garantie d'une plateforme fiable qui leur permet de suivre en temps réel l'acheminement de leurs colis. Demain, avec la mise en place de notre assurance, ils bénéficieront en plus d'une couverture en cas de problème, avec une procédure de prise en charge claire.
C’Finance : Quelles sont vos ambitions pour cette plateforme dans les prochaines années ?
SCOS : Nos ambitions sont grandes. Nous comptons aujourd'hui environ plus de 1000 utilisateurs, et notre objectif est d'atteindre au moins 10 000 utilisateurs. Nous allons notamment renforcer nos actions de communication dès mi-septembre pour y parvenir.
Actuellement, nous travaillons avec des livreurs indépendants. Nous prévoyons de constituer notre propre flotte, avec une dizaine de livreurs répartis entre Bobo-Dioulasso et Ouagadougou. Nous allons également renforcer notre équipe. Nous visons cinq à six salariés présents dans ces deux villes pour gérer l'activité.
Notre ambition est donc à la fois de développer notre activité et d'enrichir la plateforme sur le plan technologique, avec de nouvelles fonctionnalités qui répondent toujours mieux aux besoins de nos utilisateurs. En tant qu'ingénieurs issus de la diaspora, nous avons pu observer des technologies qui fonctionnent bien ailleurs. Et comme l’a dit le camarade Président du Faso le Capitaine Ibrahim Traoré qui incite à plus de créativité et d’innovations, nous avons la conviction qu’ici au Burkina Faso, nous avons la compétence pour innover et créer dans tous les secteurs.
Notre mission a aussi une dimension sociale forte. Il s’agit de donner du travail à la jeunesse burkinabè, à travers des emplois mais aussi des stages. Mais aussi de contribuer au dynamisme de l’économie du pays.
C’Finance : Un dernier mot à l'adresse de vos clients ou de vos futurs utilisateurs ?
SCOS : Le message que nous voulons adresser à nos clients, actuels comme futurs, c'est avant tout un message de confiance. Kolita est une plateforme sûre, développée par des Burkinabè, pour les Burkinabè. Le secteur de la digitalisation reste encore émergent chez nous, et beaucoup de gens pensent que ces outils sont compliqués à utiliser. Ce n'est pas le cas. En trente secondes, n'importe quel client peut créer une course.
Notre mission ne s'arrête pas là car nous sommes très ambitieux. Nous étudierons dans les années à venir la possibilité d'extension vers le marché malien et nigérien, dans une logique d'ouverture à l'espace régional de l'AES. Nous avons construit une plateforme fiable et sécurisée, et nous comptons bien continuer à en faire un outil du quotidien, aussi bien pour les Burkinabè que pour d'autres pays de la sous-région.
Interview réalisée par la rédaction




