En une décennie, les paiements instantanés se sont imposés comme l'un des principaux moteurs de la transformation financière du continent africain. Le dernier rapport produit par AfricaNenda Foundation sur l’état des systèmes de paiement instantané inclusifs (SIIPS) révèle qu'en 2024, près de 64 milliards de transactions instantanées, représentant près de 2 000 milliards de dollars, ont été réalisées à travers l'Afrique. Derrière cette croissance spectaculaire se dessine une révolution portée par le mobile money, l'interopérabilité des systèmes de paiement et les innovations numériques. Mais ce succès cache encore de profondes disparités. Si le taux d'inclusion financière est passé de 34 % à 58 % des adultes entre 2014 et 2024, près de 400 millions d'Africains restent exclus des services financiers formels, notamment les femmes, les populations rurales et les ménages les plus vulnérables. Dans cet entretien accordé à C'Finance, Sabine F. Mensah, Directrice générale adjointe d'AfricaNenda Foundation, revient sur les moteurs de cette croissance, les défis qui demeurent, le rôle croissant de l'intelligence artificielle dans la lutte contre la fraude et les priorités de la prochaine édition du rapport SIIPS, attendue en novembre 2026.
C’Finance (C.F) : Le dernier rapport SIIPS d'AfricaNenda fait état de 64 milliards de transactions instantanées traitées pour près de 2 000 milliards de dollars en 2024. Comment expliquez-vous la croissance annuelle de ces chiffres liés aux paiements instantanés ?
Sabine Mensah (S.M) : Il faut d'abord rappeler que l'Afrique a amorcé ses innovations en matière de services financiers mobiles dès 2007. On reconnaît aujourd'hui la contribution du mobile money et, plus largement, des services financiers numériques à l'accroissement de l'inclusion financière sur le continent. Avec les banques seules, on avait atteint un certain plafond. Le mobile money a permis d'aller plus loin en offrant un accès aux populations des zones rurales, les plus vulnérables, qui peuvent désormais réaliser des transactions financières avec le téléphone le plus basique.
Il y a eu ensuite une évolution de tout l'écosystème, des années 2010 à aujourd'hui. Les pays et les régulateurs ont compris l'intérêt de mutualiser une infrastructure de paiement instantané, au niveau national ou régional. Tous les acteurs, notamment les banques, les opérateurs de téléphonie mobile, les institutions de micro finance, fintechs s'y connectent. Cela facilite l'accès aux services de paiement, les rend plus abordables et stimule la concurrence entre ces différents acteurs, au bénéfice des populations longtemps exclues de l'écosystème financier.
Ces 64 milliards de transactions ont transité sur les systèmes de paiement instantané. Il en existe une trentaine au niveau national, complétés par plusieurs systèmes régionaux. Ces volumes reflètent l'accélération de la transformation numérique du continent ces dernières années, portées par l'accessibilité du téléphone le plus basique pour réaliser des opérations financières. Ces plateformes sont aujourd'hui interopérables. Que l'on dispose d'un compte bancaire, d'un compte de micro finance ou d'un compte mobile, on peut effectuer des transactions.
C.F : Que recouvrent concrètement ces chiffres ? Quels sont les usages derrière ces transactions ?
S.M : Derrière ces chiffres, il y a surtout des cas d'usage. Entre autres, le transfert de personne à personne (P2P), le paiement marchand, le transfert transfrontalier, ou encore les paiements liés aux gouvernements. La plupart des systèmes de paiement instantané commencent par faciliter les transferts de personne à personne. Avec mon téléphone, je peux envoyer de l'argent à distance, sans me déplacer. C'est rapide, c'est instantané. L'étape suivante consiste à mettre en place un réseau d'acceptation du paiement mobile, car l'argent placé sur le numérique doit pouvoir servir à toutes les transactions qu'on aurait faites en espèces. Avec les paiements instantanés, un utilisateur peut dorénavant payer ses achats, ses services, ses factures... Je prends l'exemple du paiement d'une facture d'électricité. Auparavant, il fallait se rendre à la société d'électricité, faire une heure de trajet, une ou deux heures de file d'attente. Aujourd'hui, avec la plupart des systèmes mobiles, ce paiement peut se faire de façon instantanée.
Notre rôle est de nous assurer que cette transformation numérique n'oublie personne, en travaillant à la fois avec les opérateurs d'infrastructures et de systèmes de paiement, et avec les gouvernements qui sont parmi les plus grands payeurs et receveurs et peuvent donc impulser cette transformation sans oublier les fournisseurs de services que sont les banques, les institutions de micro finance, les opérateurs de téléphonie mobile et les fintechs. L'objectif est de créer des solutions pour tous. AfricaNenda collabore également avec les banques centrales pour aider les pays à assouplir certaines procédures de change, faciliter les transactions électroniques entre pays et permettre aux acteurs privés à savoir les fintechs et les opérateurs mobiles de participer à ce système.
C.F : Pouvez-vous nous en dire plus sur AfricaNenda et la manière dont la Fondation intervient auprès des pays ?
S.M : AfricaNenda est une fondation fièrement africaine, avec des experts africains présents dans une quinzaine de pays à ce jour, et nous continuons d'élargir le nombre de nos contributeurs. Notre connaissance de l'écosystème numérique, de l'inclusion financière, des infrastructures de paiement, ainsi que la connaissance fine de nos marchés par nos équipes nous permettent d'apporter un accompagnement réellement transformationnel. Cela fait de nous un partenaire disponible pour tous les pays du continent. Nous sommes une fondation à but non commercial. Nous sommes donc en mesure d'apporter une assistance technique, de faire du renforcement de capacités, et même de mettre à disposition des experts au sein d'une banque centrale ou d'une agence gouvernementale, pour accélérer la transition numérique et partager nos connaissances.
D'ici 2030, nous espérons avoir aidé l'ensemble de nos gouvernements à mettre en place de tels systèmes partout en Afrique. Nous sommes à la disposition des régulateurs et des banques centrales, sans intérêt commercial ni frais pour nous solliciter. Notre seule motivation est d'accélérer l'inclusion financière, pour que tout Africain, où qu'il se trouve sur le continent, puisse bénéficier des systèmes de paiement instantanés et de la transformation numérique.
C.F : Aujourd’hui, quels sont les principaux problèmes ou difficultés rencontrés au niveau des institutions ?
S.M : C'est une question assez complexe. Quand nous avons démarré en 2021, nous avons frappé à toutes les portes à savoir les banques centrales et les agences gouvernementales en charge de la numérisation des paiements. Nous nous sommes présentés, avons exposé notre expertise… tout le monde ne nous a pas suivis. Nous avons donc commencé par travailler avec les pays qui nous ont dit oui. C'est ainsi que nous avons accompagné le Rwanda dans la mise en œuvre d'e-Kash, sa solution de paiement instantané inclusif, et plus récemment le Liberia, dont nous avons lancé le système de paiement instantané en décembre dernier. Nous travaillons aussi avec des systèmes régionaux notamment avec la BCEAO, pour le renforcement de capacités autour de la plateforme PI-SPI, ou encore avec la CEMAC en Afrique centrale.
Nous disons toujours à nos partenaires que nous allons à leur rythme. Nous sommes présents dans tous les pays où nous sommes sollicités, et notre ambition est de proposer une assistance technique réellement adaptée aux besoins de chaque pays et à son écosystème. Nous espérons qu'avec le temps, tous les gouvernements, tous les régulateurs finiront par nous solliciter. Notre mission est panafricaine. Nous sommes disponibles pour soutenir toutes les banques centrales et tous les acteurs dans la mise en œuvre de systèmes de paiement inclusifs et la digitalisation des paiements.
C.F : Justement, où en est-on aujourd'hui en matière d'inclusion financière, sachant que dans certains pays l'accès à ces services reste encore limité ?
S.M : Il y a eu de réelles avancées. En 2014, le Findex estimait qu'environ 34 % des adultes africains avaient accès à des services financiers formels. La dernière édition du Findex, publiée après une analyse menée en 2024, situe désormais ce taux à 58 %. C'est une très bonne évolution, à laquelle les paiements mobiles ont largement contribué. Cela signifie aussi que 42 % des adultes africains demeurent exclus soit, selon nos estimations à AfricaNenda, environ 400 millions de personnes qui restent en dehors des systèmes et services financiers formels. C'est précisément de là que vient notre mission. Si nous parvenons à lever la barrière de l'infrastructure, à nous assurer que les infrastructures mises en place au niveau national et régional sont inclusives, abordables et disponibles pour tous, alors nous pourrons accélérer l'inclusion de ces 400 millions d'adultes encore exclus.
C.F : Vous évoquiez aussi la question du genre : quels sont les groupes qui rencontrent encore le plus de difficultés à accéder à ces services ?
S.M : Lorsqu'on regarde les recherches menées sur l'inclusion financière en Afrique, trois groupes apparaissent particulièrement exclus. D'abord les femmes, qui ont un accès plus restreint aux systèmes de paiement instantané, au téléphone mobile et au smartphone, comparativement au reste de la population. Ensuite, les populations des zones rurales, qui ont elles aussi un accès plus limité. L'infrastructure de connectivité y est souvent plus fragile qu'en zone urbaine, ce qui pèse directement sur l'accès et l'usage des services financiers numériques. Enfin, les populations les plus vulnérables, qui disposent de moins de ressources. Lorsqu'on leur demande pourquoi elles n'utilisent pas les services bancaires, la première réponse est presque toujours la même. C'est trop cher, ce n'est pas fait pour moi, je n'ai pas assez de moyens.
Notre travail collectif, à l'échelle de tout l'écosystème, consiste donc à rendre ces systèmes non seulement disponibles, mais aussi accessibles et performants, en zone urbaine comme en zone rurale, avec des services abordables et, si possible, sans coût. Je tiens à saluer certaines plateformes régionales de paiement qui ont choisi de rendre gratuites les premières transactions jusqu'à une trentaine par pays pour inciter les populations à adopter ces services et accélérer la réponse à leurs besoins financiers.
C.F : Avec l'essor des nouvelles technologies, notamment l'intelligence artificielle, et le développement de services comme l'épargne instantanée, quels sont, selon vous, les nouveaux défis à relever ?
S.M : Je pense que toute nouvelle technologie s'accompagne à la fois d'opportunités et de défis. L'intelligence artificielle peut aider à sécuriser les plateformes et à analyser les données qui y transitent, pour identifier immédiatement une transaction qui sort de l'historique ou des habitudes d'une personne. Elle permet ainsi de détecter les fraudes beaucoup plus rapidement qu'une analyse manuelle. Cette même intelligence artificielle peut aussi contribuer à mettre en place des systèmes mutualisés de protection du client et de renforcement de l'infrastructure, pour mieux sécuriser les plateformes de paiement instantané, réduire les incidents de fraude, les identifier rapidement et, si possible, les bloquer avant que les clients ne soient impactés.
Mais cette même technologie peut aussi être détournée à des fins malveillantes. C'est ce qu'on observe également du côté de la fraude. Nous avons vu des systèmes de paiement instantané investir dans des infrastructures mutualisées permettant de reconnaître rapidement les fraudes et de partager l'information avec tous les acteurs connectés à la plateforme, pour empêcher que la fraude ne se propage dans tout l'écosystème. Un autre exemple intéressant vient des régulateurs. Au Royaume-Uni par exemple, un système de partage de responsabilité a été mis en place. Lorsqu'une fraude est documentée, le fournisseur de services financiers de l'émetteur et celui du destinataire sont désormais tous deux tenus responsables et doivent rembourser conjointement les clients concernés avec certaines limites de montant, bien sûr.
C'est une initiative intéressante, car elle responsabilise l'ensemble de l'écosystème et pousse les acteurs à investir davantage dans le renforcement des plateformes et dans l'éducation financière notamment contre la fraude afin que les clients eux-mêmes soient mieux armés face à ces tentatives. Nous continuons de suivre de près la manière dont les régulateurs et les acteurs privés travaillent de concert pour protéger les clients dans un écosystème où la transaction est instantanée.
C.F : Où AfricaNenda concentrera-t-elle ses efforts dans le prochain rapport SIIPS 2026 ?
S.M : Comme chaque année, nous dresserons un bilan des différents systèmes de paiement instantané notamment ceux qui existaient déjà et les nouveaux systèmes devenus opérationnels depuis. Nous évaluerons aussi l'inclusivité de ces différents systèmes, pour mesurer où nous en sommes et quelle a été leur évolution au cours des dernières années. Nous nous pencherons également sur l'impact de ces systèmes sur l'inclusion financière, sur l'impact économique plus largement, et sur leur inclusivité. Nous approfondirons aussi la question de la réponse à la fraude sur les systèmes de paiement instantané, aussi bien du point de vue des clients que des fournisseurs de services, ainsi que le rôle des régulateurs dans cet écosystème.
Ce sera la cinquième édition du rapport. Nous disposons donc de nombreuses données sur les années précédentes. Elles permettent une analyse beaucoup plus riche, avec de nombreux enseignements que l'Afrique peut partager avec le reste du monde sur les systèmes de paiement inclusifs et, réciproquement, des expériences internationales que nous pouvons contextualiser sur nos marchés.
L'objectif du lancement du rapport, comme chaque année, est de réunir l'ensemble des parties prenantes des paiements dont les régulateurs, le secteur privé, les fournisseurs de services, les acteurs du développement et les médias autour d'une même plateforme d'échange, pour mettre en lumière les bonnes pratiques venues d'Afrique, afin que ceux qui démarrent leur parcours n'aient pas à repartir de zéro. Nous espérons que ce dialogue public-privé nous permettra collectivement d'avancer sur l'inclusivité des systèmes de paiement.
Interview réalisée par la
Rédaction de C’Finance




