À l’occasion de la 16e Assemblée générale annuelle de la FIAC, qui se tient du 10 au 13 mai 2026, à Ouagadougou, le premier panel de discussion a porté sur un enjeu critique pour la résilience du secteur assurantiel sur le continent, à savoir l’inclusion assurantielle et l’innovation produit. Entre avancées technologiques, déconstruction des mythes et modèles économiques inclusifs des couches marginalisées, quatre experts ont exploré les contours du métier de courtier d’assurance qui doit désormais passer de simple intermédiaire en véritable ingénieur social et financier.
Débutée ce 10 juin dans la Salle de conférence de Ouaga 2000, la 16e Assemblée générale annuelle de la Fédération Interafricaine des Assureurs Conseils (FIAC) a levé le voile sur une thématique fondamentale pour le métier d’assureurs conseils : l’inclusion et l’innovation. En effet, le premier panel de ces assises régionales a réuni quatre spécialistes de la finance inclusive et de l’assurance autour de la PDG du Groupe Dayo, Déborah Gnagne, en tant que modératrice.
Figure montante de la finance continentale classée parmi les "20 Amazones aux commandes de la finance africaine" par Financial Afrik et distinguée par l'Institut Choiseul dans son top 200 des jeunes leaders de moins de 40 ans, la modératrice a conduit les débats avec dextérité ; elle a d’abord clarifié la notion d’inclusion financière et rappelé l'urgence sociale de la thématique. Parler d'inclusion, c'est admettre une exclusion qui signifie « tenir à l'écart de ce à quoi on a droit » et « lorsque nous excluons les personnes de nos offres d’assurance, en réalité nous leur retirons le droit à la santé, à l’éducation, à la prospérité et à la dignité humaine », a-t-elle souligné.
A la suite de ce constat, Déborah Gnagne a ensuite invité chaque paneliste à partager ses réflexions sur le sujet avant de développer des pistes de solutions. Et c’est le représentant du Directeur général de l'Agence Nationale de Promotion de la Finance Inclusive (ANPFI), Abdourahmane Kiemdé, qui a ouvert le débat en dressant une cartographie précise des exclus. Pour lui, le problème est beaucoup plus structurel. « Le vrai problème n’est pas que les populations ne veulent pas s’assurer. Le problème est que l’offre d’assurance n’est pas toujours conçue, distribuée et expliquée à partir de leurs réalités économiques », a-t-il martelé.
Assumer son rôle de trait d'union entre les populations vulnérables et les assureurs
Le marché de l’assurance au Burkina Faso représentait 153,7 milliards de FCFA de primes en 2023, soit 8,3 % du marché de la zone CIMA étudié, avec un taux de pénétration de 1,24 %. Bien que supérieur de 0,98 % à la médiane de la zone, ce taux reste faible face aux besoins des acteurs du secteur informel, des femmes et des producteurs ruraux qui demeurent les principaux exclus. C’est pourquoi l’ANPFI insiste sur le rôle stratégique de l'intermédiaire. « Le courtier ne doit pas être seulement un intermédiaire commercial. Dans une logique d’inclusion, il peut devenir un traducteur de besoins ». Car, le Burkina Faso a déjà une base de marché, c’est l’inclusion qui reste le défi principal et le vrai enjeu n’est pas seulement d’augmenter les primes mais d’atteindre ceux qui ne sont pas encore protégés.
A la suite de cette réflexion, la Directrice Générale de Promo Conseil Assur SA du Sénégal, Thiouba Diop Ndiaye, s'est attaquée au préjugé selon lequel les populations africaines seraient hermétiques à l'assurance. Selon elle, le désamour vient de la complexité des produits et d'un manque de confiance. Et cet état de fait est corroboré par des données interpellatrices : 48 % des particuliers interrogés se disent insatisfaits concernant le règlement des sinistres ; 81,4 % des entreprises et 95,4 % des particuliers n'ont aucune connaissance des exclusions de garantie de leurs contrats ; la densité de l'assurance, c’est-à-dire la prime annuelle par habitant, n'est que de 12 889 FCFA au Sénégal, contre une moyenne africaine de 35 000 FCFA. C’est pourquoi la DG de Promo Conseil Assur SA estime que le courtier d’assurance doit assumer son obligation d'information, d’être le trait d'union entre les populations vulnérables et les assureurs.
Le panel a par ailleurs mis en lumière des réussites concrètes, notamment dans l'assurance agricole indicielle. Le Directeur Général de Lorica Conseil au Togo, David Akwei, a partagé les résultats de son programme "Farm Corner". Après une enquête révélant que 90 % des agriculteurs n'avaient jamais entendu parler d'assurance, son cabinet a réussi à faire passer le nombre de souscriptions de 300 à 7 000 en trois ans, grâce à des partenariats avec des institutions financières. L'innovation repose ici sur la technologie. L'utilisation de données satellitaires qui permet une indemnisation automatique basée sur des seuils de pluviométrie, évitant ainsi des frais d'expertise coûteux.
« L'assurance inclusive est rentable, mais … »
Au Burkina Faso, le directeur technique en charge du développement de Yelen Assurance, Idrissa Karama, a fait état de 160 000 assurés agricoles couvrant 200 000 hectares, avec 250 millions de F CFA d'indemnités versées. En santé inclusive, Yelen Assurance parvient également à indemniser 95 à 98 % des sinistres en moins de 48 heures grâce à une digitalisation complète de ses process.
Ces réussites mettent en lumière la question centrale de la viabilité économique des produits d’assurance. Peut-on gagner de l'argent avec des primes de 1 000 ou 1 500 FCFA ? A cette préoccupation, M. Kamara est affirmatif : « l'assurance inclusive est rentable, mais il faut savoir y aller ». Il a démontré que pour atteindre le point d'équilibre avec des primes modestes, plafonnées par la réglementation à 3 500 FCFA par mois pour l'assurance inclusive, un volume d’au moins 40 000 à 50 000 assurés est nécessaire.
La logique de rentabilité l'assurance inclusive repose sur quatre piliers : la maîtrise des frais d'acquisition via la digitalisation, le calibrage précis des sinistres attendus, la réduction des frais de gestion et le recours à la réassurance pour optimiser le coût du capital. À ce titre, le directeur technique en charge du développement de Yelen Assurance a interpellé les courtiers en assurance à monter des projets structurants pour aller accrocher des financements auprès d’organismes internationaux de développement. « 10 % de pénétration d'une seule filière comme le coton ou le karité peut générer plus de 270 millions F CFA de commissions », a-t-il assuré.
Le panel a permis de réaffirmer le potentiel de croissance de l'inclusion assurantielle au-delà de sa dimension sociale. Comme l'a résumé Abdourahmane Kiemdé, l'objectif ultime est de « construire une protection utile, compréhensible, accessible et viable pour les populations mal servies ». Les travaux de la FIAC se poursuivent les 11 et 12 juin sur d’autres thématiques cruciales pour le secteur des assurances.
Mouni N’GOLO




