Le développement des pays africains piétine et avance à un rythme lent au regard des importantes potentialités minières, agricoles, énergétiques qu'on observe à travers le continent. Ce en quoi  biens d'auteurs voient un paradoxe. Dans cette tribune, Mohamed El Aichouni, consultant en financement du développement et en politiques publiques, décortique ce paradoxe qui hypothèque l'avenir de l’Afrique.

L'auteur n'est pas un inconnu de nos colonnes. C'Finance l'a déjà reçu dans sa Grande Interview pour décrypter la Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NAFAD), où il intervenait comme expert en développement international. Il s'était également confié à notre rédaction à l'occasion de l'arrivée du Dr Sidi Ould Tah à la présidence de la Banque africaine de développement. Sa double casquette de praticien du financement du développement et d’observateur averti des institutions financières africaines donne une profondeur de pertinence à son analyse sur la dynamique économique du continent.

Introduction

L'Afrique subsaharienne est sans doute l'une des régions du monde où le contraste entre richesse potentielle et pauvreté réelle apparaît avec le plus d'acuité. Peu de continents disposent simultanément d'un sous-sol aussi riche, d'un potentiel agricole aussi considérable, d'une biodiversité exceptionnelle, d'importantes réserves d'eau douce, d'un ensoleillement favorable aux énergies renouvelables et d'une population aussi jeune.

Le continent concentre une part importante des réserves mondiales de cobalt, de manganèse, de platine, de chrome, de diamants, d'or, de bauxite, de lithium, de graphite et de terres rares. Il possède également d'immenses réserves de pétrole et de gaz naturel, ainsi que plus de 60 % des terres arables encore non exploitées de la planète.

Dans un contexte marqué par la transition énergétique mondiale, la révolution numérique et la demande croissante en minerais critiques, ces ressources confèrent à l'Afrique une importance géostratégique sans précédent.

Pourtant, cette abondance contraste avec une réalité sociale beaucoup moins favorable.

Selon la Banque mondiale, près de 60 % des personnes vivant dans l'extrême pauvreté dans le monde résident aujourd'hui en Afrique subsaharienne. Les taux de chômage des jeunes demeurent parmi les plus élevés au monde, l'industrialisation reste limitée, tandis que les infrastructures, les systèmes éducatifs et les services de santé demeurent insuffisants, voire inexistants dans de nombreux pays. 

Comment expliquer qu'un continent qui fournit une part essentielle des minerais indispensables à la transition énergétique mondiale demeure celui où vivent le plus grand nombre de personnes en situation d'extrême pauvreté ? Cette contradiction constitue l'un des plus grands paradoxes économiques du XXIᵉ siècle. 

  1. L'Afrique : un géant mondial des ressources naturelles

L'Afrique occupe aujourd'hui une place stratégique dans l'économie mondiale.

Elle représente notamment :

  • Environ 70 % des réserves mondiales de cobalt ;

  • Près de 40 % des réserves de manganèse ;

  • D’importantes réserves d'or, de platine, de chrome et de diamants ;

  • Des ressources croissantes en lithium, graphite et terres rares ;

  • D’importantes réserves pétrolières au Nigeria, en Angola, au Congo, au Gabon et désormais en Namibie ;

  • De vastes réserves de gaz naturel au Mozambique, au Sénégal et en Tanzanie.

A ces richesses minières s'ajoutent :

  • Plus de 60 % des terres arables disponibles dans le monde ;

  • Un potentiel hydroélectrique parmi les plus élevés de la planète ;

  • Un potentiel solaire exceptionnel ;

  • Des ressources halieutiques importantes ;

  • Un patrimoine forestier considérable, notamment dans le bassin du Congo.

A ces ressources physiques s'ajoute un capital démographique considérable. La population africaine devrait dépasser deux milliards d'habitants d'ici 2050, faisant du continent le principal réservoir mondial de main-d'œuvre et de consommateurs. 

  1. Le paradoxe de l'abondance : quand la richesse devient un frein

Les économistes parlent depuis plusieurs décennies de la « malédiction des ressources naturelles » (ressource curse). Cette théorie montre que l'abondance de ressources peut paradoxalement ralentir le développement lorsqu'elle n'est pas accompagnée d'institutions solides capables d’impulser une dynamique de diversification et de transformation de l’économie du continent. 

En effet, les pays riches en matières premières sont souvent confrontés à :

  • Une dépendance excessive aux exportations extractives ;

  • Une faible diversification économique ;

  • Une volatilité des recettes publiques ;

  • Une gouvernance plus fragile ;

  • Des conflits liés au contrôle des ressources.

Cette dépendance favorise ce que les économistes appellent également la « maladie hollandaise » : les revenus issus des matières premières provoquent une appréciation de la monnaie, réduisant la compétitivité de l'agriculture et de l'industrie manufacturière.

Le résultat est paradoxal : plus un pays dépend de ses ressources naturelles, moins il développe les secteurs créateurs d'emplois et de prospérité.

  1. Exporter des richesses, importer la valeur 

Le principal problème africain n'est pas l'absence de ressources mais leur faible transformation. Le continent continue principalement d'exporter le pétrole brut, le cacao, le coton, le café, le bois, le cuivre, le cobalt, le lithium, la bauxite. En retour, il importe les carburants raffinés, le chocolat, les textiles, les équipements industriels, les produits pharmaceutiques, les véhicules, les matériels électroniques.

Cette structure commerciale traduit une dépendance persistante vis-à-vis des chaînes de valeur mondiales. Les emplois industriels, les brevets, les innovations, les marques et les marges commerciales sont essentiellement créés hors d'Afrique.

Cette situation enferme le continent dans une spécialisation internationale héritée de la période coloniale, caractérisée par l'exportation de matières premières et l'importation de produits manufacturés à forte valeur ajoutée. 

  1. Le cacao : l'exemple emblématique d'une chaîne de valeur inachevée

Le cacao illustre parfaitement ce paradoxe. La Côte d'Ivoire et le Ghana assurent ensemble plus de 60 % de la production mondiale. Pourtant :

  • La majorité du cacao est exportée sous forme de fèves ;

  • L’essentiel de la transformation est réalisé en Europe ;

  • Les grandes marques mondiales captent la majeure partie de la valeur ajoutée.

Ainsi, les producteurs perçoivent une faible part du prix payé par le consommateur final. L'Afrique fournit la matière première, mais les profits se concentrent principalement dans les pays transformateurs. Ce schéma se retrouve également dans le café, le coton, le lithium, le cobalt, le cuivre.

5. Une croissance économique qui crée peu de prospérité

Depuis le début des années 2000, plusieurs économies africaines ont enregistré des taux de croissance supérieurs à 5 %. Cependant, cette croissance reste souvent :

  • Peu industrialisante ;

  • Peu créatrice d'emplois ;

  • Peu inclusive ;

  • Fortement dépendante des cours mondiaux.

Les industries extractives mobilisent relativement peu de travailleurs et reposent largement sur des équipements importés. Le PIB augmente, mais la pauvreté recule lentement ou augmente. 

Cette situation explique pourquoi la croissance économique ne se traduit pas automatiquement par une amélioration du niveau de vie des populations africaines.

  1. Une gouvernance encore insuffisante 

L'exploitation des ressources naturelles ne génère pleinement ses effets positifs que lorsque les institutions sont solides. Or plusieurs difficultés persistent.

Dans plusieurs pays, les premiers contrats miniers et pétroliers ont été négociés dans un contexte marqué par :

  • Une faible capacité de négociation ;

  • Une expertise technique limitée ;

  • Des contrats miniers déséquilibrés négociés dans les années 1960–1990 ;

  • Une faiblesse des administrations fiscales et minières ;

  • Une forte asymétrie d'information avec les multinationales ;

  • Une totale opacité dans l’attribution des marchés.

Chaque année, plusieurs dizaines de milliards de dollars quittent illicitement le continent. Ces pertes résultent notamment :

  • Des prix de transfert ;

  • De l'évasion fiscale ;

  • Des paradis fiscaux ;

  • De la sous-facturation des exportations.

Dans certains Etats, la rente extractive alimente la corruption, le clientélisme, les détournements, les tensions politiques. Au lieu de financer le développement, elle peut devenir un facteur de fragilité institutionnelle et de sous-développement. 

  1. Les enseignements des pays ayant réussi

L'expérience internationale montre pourtant que la richesse naturelle n'est pas une fatalité. 

En Norvège le pétrole a permis :

  • La création d'un fonds souverain parmi les plus importants au monde ;

  • Des investissements massifs dans l'éducation ;

  • Une gestion transparente des revenus.

Au Botswana, grâce à une gouvernance rigoureuse des revenus diamantifères, le pays a financé les infrastructures, l'éducation et la santé.

La Malaisie est souvent citée pour la transformation de son huile de palme et le développement de ses industries électroniques. 

En Indonésie, le pays a progressivement développé des industries de transformation, une politique orientée vers les besoins locaux et une montée en gamme des industries.

Ces expériences montrent que ce ne sont pas les ressources qui déterminent le développement, mais la volonté politique et les institutions solides.

  1. Transformer la rente en développement

  • Chaines de valeur

Plusieurs réformes apparaissent prioritaires comme l’industrialisation des chaînes de valeur. L'Afrique doit progressivement transformer localement :

  • Ses minerais ;

  • Ses hydrocarbures ;

  • Ses productions agricoles.

La ZLECAf offre une opportunité historique de créer des chaînes de valeur régionales.

  • Gouvernance

Le renforcement de la gouvernance est aussi important et passe par davantage de transparence, des contrats mieux négociés, une fiscalité plus efficace, une meilleure lutte contre les flux financiers illicites et une évaluation rigoureuse des politiques publiques et des programmes de développement. 

  • Capital humain 

Investir dans le capital humain à travers le financement de : 

  • L’éducation ;

  • La santé ;

  • La recherche ;

  • L’innovation ;

  • Les infrastructures.

  • Fonds souverains

Les ressources non renouvelables doivent préparer l'avenir. Les générations futures doivent bénéficier des richesses extraites aujourd'hui et ce par la mise en place de fonds spéciaux destinés à faire face aux besoins futurs des populations.  

  • Intégration régionale

La transformation industrielle nécessite des marchés plus vastes. La ZLECAf peut favoriser l'émergence d'industries régionales compétitives et réduire la dépendance aux importations extra-africaines.

  • Développer les champions industriels africains

L'Afrique doit faire émerger de grandes entreprises capables de transformer localement ses ressources et de s'insérer durablement dans les chaînes de valeur mondiales.

  • Investir davantage dans la recherche appliquée

L'industrialisation ne repose pas uniquement sur les usines, mais également sur les universités, les centres de recherche, l'innovation et le développement technologique.

Conclusion 

Le véritable défi de l'Afrique n'est pas de découvrir de nouvelles ressources naturelles. Le continent en possède déjà parmi les plus importantes du monde. Le défi consiste à transformer cette richesse géologique en richesse économique, puis en prospérité sociale.

Le développement ne se mesure pas uniquement à la valeur des exportations de matières premières, mais à la capacité d'un pays à créer localement de la valeur ajoutée, des emplois qualifiés, de l'innovation et des recettes publiques durables. Tant que les minerais, les hydrocarbures et les produits agricoles quitteront le continent principalement sous forme brute, une part essentielle de la richesse continuera d'être captée ailleurs.

Le « grand paradoxe africain » est donc moins celui d'un continent pauvre que celui d'un continent dont les richesses sont insuffisamment transformées, valorisées et gouvernées. Cette situation nourrit un système où l'abondance des ressources coexiste durablement avec la pauvreté, la dépendance économique et une faible transformation structurelle.

Rompre avec ce modèle exigera des institutions plus fortes, une industrialisation ambitieuse, une gouvernance transparente des ressources et une vision stratégique de long terme. Dans le contexte actuel de transition énergétique et de recomposition des chaînes de valeur mondiales, l'Afrique dispose d'une fenêtre d'opportunité historique. La manière dont elle saura valoriser ses ressources au cours des prochaines décennies déterminera si le XXIᵉ siècle sera celui de sa prospérité ou celui de la perpétuation de son paradoxe.

Par Mohamed El Aichouni

L'Afrique subsaharienne en quelques chiffres : le paradoxe en données

Indicateur

Valeur récente (ordre de grandeur)

                Commentaire

Part de la population mondiale

    ≈ 15 %

Une population jeune et en forte croissance.

Part des personnes vivant dans l'extrême pauvreté mondiale

    ≈ 60 %

La majorité des personnes vivant avec moins de 2,15 USD/jour se trouvent en Afrique subsaharienne.

Réserves mondiales de cobalt

    ≈ 70 %

Principalement en République démocratique du Congo.

Réserves mondiales de manganèse

    ≈ 40 %

Ressource stratégique pour l'industrie sidérurgique.

Terres arables non encore exploitées

Plus de 60 % du potentiel mondial

Atout majeur pour la sécurité alimentaire mondiale.

Population sans accès à l'électricité

Plus de 600 millions de personnes

L'un des principaux freins à l'industrialisation.

Part de l'Afrique dans le commerce mondial

Environ 3 %

Faible intégration aux échanges mondiaux.

Part du commerce intra-africain

Environ 15 à 18 %

Très inférieure à celle de l'Europe ou de l'Asie.

Part des produits manufacturés dans les exportations africaines

Faible

Les matières premières dominent largement les exportations.

Population attendue en 2050

Plus de 2 milliards d'habitants

Près d'un quart de la population mondiale.

Sources: Banque Mondale, BAD, CNUCED, ONU, FAO, AIE, FMI

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