Expert en développement international, doté d’une solide expérience dans la gestion, le suivi et la coordination de projets financés par les partenaires techniques et financiers (PTF), notamment les institutions du Groupe de Coordination Arabe (GCA), Mohamed El Aichouni dispose d’une double expertise : technique, issue d’une formation en ingénierie agronomique et en gestion des ressources naturelles ; et institutionnelle, acquise à travers des fonctions stratégiques au sein d’organisations internationales et d’administrations publiques. Dans cette interview accordée à C’Finance et consacrée à la Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NAFAD), il livre une analyse profonde sur la pertinence et le bien-fondé de cette initiative continentale qu’il considère comme « une opportunité historique pour refonder le financement du développement en Afrique sur des bases plus autonomes, plus résilientes et mieux adaptées aux réalités du continent ». Il y aborde également les conditions de la mise en œuvre réussie de la NAFAD, portée par le Groupe de la Banque Africaine de Développement (BAD). Mais, en homme averti des questions de développement du continent africain, Mohamed El Aichouni ne perd mas de vue les facteurs qui peuvent perturber voire compromettre le succès de cette nouvelle architecture financière.

C’Finance (C.F) : En février 2026, à Addis-Abeba, en Éthiopie, sur proposition du Groupe de la Banque Africaine de Développement (BAD), la Conférence des Chefs d’État et de gouvernements de l’Union africaine (UA) a adopté une Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NAFAD), destinée à assoir des mécanismes endogènes de mobilisation de ressources pour répondre aux immenses besoins de financement de l’Afrique. En tant qu’expert du développement du continent, comment avez-vous accueilli cette initiative portée par la BAD ?

Mohamed El Aichouni (M.E.A) :  Pour moi, c’est une réponse lucide à un constat largement partagé : le modèle actuel de financement du développement africain, fortement dépendant des ressources extérieures, a montré ses limites. Malgré l’appui des partenaires techniques et financiers, le continent fait face à un déficit annuel de financement estimé à plusieurs centaines de milliards de dollars, notamment pour les infrastructures, la transition énergétique et le capital humain. Dans ce contexte, la NAFAD marque une volonté claire de reprendre l’initiative en matière de souveraineté financière.

Ensuite, cette architecture traduit une évolution conceptuelle importante : elle met l’accent sur la mobilisation des ressources endogènes, longtemps considérée comme un potentiel sous-exploité.

Sur le plan stratégique, la NAFAD s’inscrit dans une logique de rééquilibrage du système financier international, souvent jugé peu favorable aux économies africaines. En ce sens, elle peut renforcer la capacité de négociation du continent, notamment sur des questions telles que la dette, les notations souveraines ou encore l’accès aux financements concessionnels.

Cela dit, cette appréciation positive s’accompagne de trois exigences de vigilance à savoir : une gouvernance appropriée, une opérationnalisation à travers des instruments concrets et une inclusivité pouvant faire bénéficier l’ensemble des pays africains, y compris les plus fragiles. En définitive, la NAFAD est une opportunité historique pour refonder le financement du développement en Afrique sur des bases plus autonomes, plus résilientes et mieux adaptées aux réalités du continent.

C.F : Quel est l’intérêt, la pertinence pour l’Afrique de se doter d’un tel instrument financier ?

M.E.A :  L’intérêt pour l’Afrique de se doter d’un instrument comme la NAFAD ne relève pas d’un simple choix technique ; il s’agit d’un levier structurant de transformation économique et politique. Sa pertinence apparait à plusieurs niveaux complémentaires tels que la réduction de la dépendance extérieure et le renforcement de la souveraineté financière ; la résorption durable du déficit massif de financement ; la valorisation des ressources endogènes du continent ; l’accélération de l’intégration financière africaine ; le renforcement de la capacité de négociation de l’Afrique dans le système financier mondial ; le financement des priorités stratégiques souvent négligées ; l’amélioration de l’efficacité et de l’impact des financements.

C.F : En quoi l’architecture financière internationale actuelle pénalise-t-elle l’Afrique ?

 M.E.A :  L’architecture financière internationale actuelle n’est pas adaptée à l’Afrique et la place dans une position structurellement défavorable. Autrement dit, même lorsque les règles sont les mêmes pour tous, leurs effets sont asymétriques et pénalisent davantage les économies africaines. Autrement dit, cette architecture financière internationale se caractérise par un coût du capital anormalement élevé ; le biais des agences de notation et la perception du risque ; une gouvernance mondiale peu représentative ; des mécanismes de dette inadaptés et déséquilibrés ; un accès limité aux financements concessionnels ; une architecture climatique défavorable ; une fuite structurelle des capitaux ; une fragmentation des instruments et des acteurs.

C’est précisément pour corriger ces déséquilibres que des initiatives comme la NAFAD, portée notamment par le Groupe de la Banque africaine de développement et soutenue par l’Union africaine, prennent tout leur sens : elles visent à construire une architecture plus équitable, plus adaptée et plus favorable aux ambitions du continent.

C.F : Le Président de la BAD, Dr Sidi Ould Tah a relevé le paradoxe d’une Afrique qui fait face à un besoin de financement du développement de plus de 400 milliards de dollars chaque année, alors qu’au même moment, elle détient près de 4 000 milliards de dollars d'épargne intérieure. Concrètement, comment la NAFAD va permettre de canaliser cette importante épargne locale pour un financement endogène du continent ?

M.E.A : Le paradoxe soulevé par le Président du Groupe de la Banque africaine de développement : pénurie de financement d’un côté, et abondance d’épargne de l’autre, est au cœur même de la justification de la NAFAD.

La question n’est donc pas tant l’absence de ressources, mais l’incapacité à les orienter efficacement vers des investissements productifs. La NAFAD vise précisément à corriger cette défaillance structurelle à travers plusieurs leviers concrets, dont la transformation de l’épargne dormante en capital productif ; la mobilisation des investisseurs institutionnels africains ; la création de mécanismes de réduction des risques ; la structuration des pipelines de projets “bancables” ; la mobilisation de l’épargne de la diaspora ; l’amélioration de la gouvernance et de la confiance ; la réorientation d’une partie de l’épargne placée à l’étranger.

Ainsi, si la NAFAD est bien mise en œuvre, elle peut permettre de passer d’une situation paradoxale : épargne abondante mais inefficace, à un modèle ambitieux où l’Afrique finance elle-même une part croissante de son développement, en complément des financements extérieurs.

C.F : Quelle doit être la place de l’éducation financière des populations dans la mobilisation de l’épargne africaine, quand on sait que les taux de bancarisation, de pénétration de l’assurance…bref le taux d’inclusion financière restent encore faibles sur le continent, même s’il y a des progrès ? Surtout quand on connait le rôle de l’assurance vie dans la mobilisation de l’Epargne longue…

M.E.A : La question de l’éducation financière est centrale, voire structurante dans toute stratégie de mobilisation de l’épargne africaine. Sans elle, des instruments comme la NAFAD risquent de rester sous-utilisés, voire inefficaces. Autrement dit, on ne mobilise pas durablement une épargne que les populations ne comprennent pas, ne maîtrisent pas ou ne s’approprient pas. L’éducation financière est ainsi un préalable indispensable à l’inclusion financière ; mais aussi un levier clé pour mobiliser l’épargne longue aussi bien qu'un outil de transformation comportementale et un facteur de réussite des politiques publiques financières, un enjeu d’équité sociale et territoriale, un complément indispensable à l’innovation financière. L’éducation financière n’est pas un complément à la mobilisation de l’épargne, elle en est la condition préalable.

C.F : L’un des problèmes du continent réside dans des modèles fragmentés de mobilisation des ressources. Comment réussir à relever ce défi de la coordination entre initiatives ou institutions financières nationales/régionales qui n’ont pas toujours appris à travailler ensemble ?

M.E.A : Vous mettez le doigt sur l’un des nœuds critiques tant au niveau national que continental : l’Afrique ne souffre pas tant d’un manque d’initiatives que d’un déficit de coordination stratégique. Multiplier les instruments sans articulation revient à diluer l’impact des financements. La réussite de la NAFAD dépendra donc de sa capacité à organiser un écosystème cohérent plutôt qu’à ajouter un niveau institutionnel supplémentaire.

Les principaux leviers concrets pour relever ce défi sont les suivants :

-       Mettre en place une architecture de coordination claire et efficace ;

-       Passer d’une logique de concurrence à une logique de complémentarité ;

-       Harmoniser les cadres réglementaires et opérationnels ;

-       Créer des plateformes intégrées de financement et de données ;

-       Développer des instruments financiers communs ;

-       Renforcer les capacités institutionnelles et la culture de partenariat ;

-       Assurer un leadership politique fort et constant.

Le défi n’est pas d’ajouter une institution de plus, mais de faire fonctionner ensemble celles qui existent déjà.

C.F : L’un des facteurs qui renchérit le coût du capital pour le continent est lié à la perception du risque africain, avec les agences internationales de notation financière qui y jouent un rôle clé. Comment le continent doit-il résoudre cette problématique de l’évaluation de son risque ?

M.E.A : Vous touchez ici à un point crucial du développement en Afrique. En effet, le coût du capital en Afrique est moins déterminé par le risque réel que par sa perception. Tant que cette perception restera biaisée, même les meilleures réformes économiques produiront des effets limités. La réponse ne peut donc pas être uniquement défensive ; elle doit être structurelle, proactive et collective. Elle passe par :

-       La construction d’une capacité africaine d’évaluation du risque ;

-       L’amélioration de la qualité, de la transparence et de la disponibilité des données ;

-       La mutualisation du risque à l’échelle continentale ;

-       Le développement des instruments de réduction du risque ;

-       L’engagement d’un dialogue stratégique avec les agences internationales ;

-       Le renforcement de la crédibilité macroéconomique et institutionnelle ;

-       Le développement des marchés financiers locaux.

Réduire le coût du capital en Afrique implique de traiter simultanément les dimensions technique, financière, politique et stratégique.

C.F : Ce n’est pas la première fois que l’Afrique porte de belles initiatives de développement, mais qui n’ont pas toujours produit les résultats escomptés. Pour éviter que la NAFAD ne connaisse pas pareil sort, quels sont les garde-fous à mettre en place, les leviers majeurs à actionner ? Autrement dit, quelles sont les conditions de succès de la NAFAD, y compris les facteurs de risque ?

M.E.A : Effectivement l’Afrique ne manque pas de visions ambitieuses, mais leur traduction en résultats reste le véritable défi. A ce propos je voudrais citer un exemple édifiant, il s’agit du NEPAD : Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique, qui est un programme de l'Union africaine initié en 2001 et   qui vise à éradiquer la pauvreté et à promouvoir le développement durable en Afrique. Les limites de cette initiative sont principalement la dépendance vis-à-vis des financements extérieurs, un engagement politique limité et une faible opérationnalisation.

De ce constat, on peut identifier les risques pour la NAFAD, à savoir : répéter les erreurs institutionnelles, opérationnelles et politiques commises lors de la mise en œuvre du NEPAD.

La NAFAD peut être vue comme une réponse corrective des limites du NEPAD :

·         Là où le NEPAD misait sur la confiance externe, la NAFAD mise sur la capacité financière interne ;

·         Là où le NEPAD était normatif, la NAFAD est institutionnelle ;

·         Là où le NEPAD était politique, la NAFAD est politique, économique et financière.

Mais son succès dépendra d’un point fondamental à savoir
sa capacité à transformer l’ambition en mécanismes crédibles, disciplinés et réellement mobilisateurs de capital. Le principal danger pour la NAFAD serait aussi de devenir
une architecture supplémentaire, sans transformation réelle du système existant.

C.F : Pour certains, le leadership institutionnel de la BAD, et surtout de son Président, constitue un atout important pour une opérationnalisation réussie de la NAFAD. Etes-vous de cet avis ?

M.E.A : Effectivement, le leadership de la BAD et de son Président est un atout décisif, mais pas une garantie suffisante. Il peut catalyser la réussite de la NAFAD, à condition d’être relayé, partagé et institutionnalisé. En effet, le Groupe de la BAD dispose :

-       D’un avantage réel : crédibilité, expérience et capacité d’entraînement ;

-       D’un rôle naturel de “chef d’orchestre technique” ;

-       Et d’un levier de mobilisation des financements.

Le risque à éviter est la “personnalisation” de l’initiative en transformant le leadership en dynamique collective. Le leadership du Groupe de la Banque africaine de développement et de son Président est un accélérateur puissant, un facteur de crédibilité, et un élément clé de lancement de la NAFAD. Mais la condition essentielle de succès est de passer d’un leadership institutionnel fort à une appropriation collective continentale.

C.F : Le 9 avril 2026, dans la capitale ivoirienne, s’est tenu le Dialogue consultatif de haut niveau sur la NAFAD, qui s’est soldé par l’adoption de ce qu’on convient d’appeler le « Consensus d’Abidjan », devant ouvrir la voie à la mise en route de cette nouvelle architecture financière. Quelle appréciation faites-vous de ce Consensus ?

M.E.A : Le « Consensus d’Abidjan », issu du dialogue du 9 avril 2026 dans la capitale ivoirienne, apparaît comme une étape charnière entre la vision politique de la NAFAD et son opérationnalisation concrète. En effet, le « Consensus » doit se traduire par :

- Être politiquement fort et fédérateur ;

-  Disposer d’une pertinence élevée sur les priorités identifiées ;

 - Avoir une orientation vers l’action ;

- Avoir une reconnaissance explicite des défis structurels ;

Autrement dit, le « Consensus » constitue :

-       Une base solide pour l’opérationnalisation de la NAFAD ;

-       Un signal fort envoyé aux investisseurs et partenaires ;

-       Un cadre de référence pour l’action collective.

Il peut jouer un rôle similaire à celui d’une feuille de route continentale, à condition d’être rapidement décliné en plans d’action concrets. Le « Consensus d’Abidjan » n’est pas une fin en soi, c’est un 1er jalon sur la voie de la réalisation de la souveraineté financière en Afrique. S’il est suivi d’actions rapides, coordonnées et mesurables, il peut devenir le socle d’une transformation majeure du financement du développement en Afrique.
Dans le cas contraire, il risque de rejoindre la longue liste des engagements ambitieux mais insuffisamment opérationnalisés.

Interview réalisée par la

Rédaction de C’Finance

 

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