Ingénieur financier, ancien directeur adjoint du trésor Public du Congo-Brazzaville et entrepreneur et auteur engagé dans la réflexion stratégique sur les transformations économiques africaines, Armel Saint Silvère Dongou a un double parcours : à la fois praticien de la finance, à travers mes activités entrepreneuriales et professionnelles, et analyste des systèmes économiques, à travers mes ouvrages.  Il est auteur de plusieurs livres dont les plus récents sont : « Système financier et développement dans la zone CEMAC », préfacé par l’ancien ministre burkinabè de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat, Harouna Kaboré, « Economie du Trésor : Comprendre et repenser la dépenser publique ».  Dans cette tribune, M. Dongou livre son analyse sur la Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement (NAFAD), aborde des pistes relatives  aux conditions de réussite de cette initiative,  qui « ne doit pas être appréhendée comme une simple innovation institutionnelle, mais comme un projet de transformation systémique », qui « engage l’Afrique dans une réflexion de fond sur les conditions de son développement, sur la maîtrise de ses ressources et sur sa place dans l’économie mondiale ».  

 

L’histoire économique contemporaine de l’Afrique est profondément marquée par une tension persistante entre aspiration au développement et dépendance aux financements extérieurs. Depuis les indépendances, les États africains ont construit leurs trajectoires budgétaires et d’investissement autour de ressources largement exogènes, qu’il s’agisse de l’aide publique au développement, des financements concessionnels ou, plus récemment, des émissions sur les marchés internationaux de capitaux. Si ce modèle a permis de répondre à des besoins immédiats, il a également contribué à installer des vulnérabilités structurelles, exposant les économies africaines aux fluctuations des conditions financières internationales et à des dynamiques d’endettement parfois insoutenables[1].

Dans ce contexte, la Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement (NAFAD) apparaît comme une tentative de refondation des mécanismes de financement du développement. Elle s’inscrit dans une logique de réappropriation des leviers financiers par les États africains, avec pour objectif de renforcer leur capacité à mobiliser des ressources internes, à structurer leurs marchés financiers et à orienter les flux de capitaux vers des investissements productifs. Cette ambition rejoint les analyses récentes du Fonds monétaire international, qui soulignent la nécessité pour les économies africaines de renforcer la mobilisation des ressources domestiques afin d’améliorer la soutenabilité de leurs finances publiques[2].

Le paradoxe fondamental des économies africaines réside dans l’existence simultanée d’une épargne domestique significative et d’une dépendance accrue aux financements extérieurs. Selon plusieurs études de la Banque africaine de développement, le continent enregistre des niveaux d’épargne qui, bien que hétérogènes selon les pays, pourraient constituer un levier important de financement interne[3]. Toutefois, cette épargne reste largement sous-mobilisée, en raison notamment de la faiblesse des systèmes d’intermédiation financière, de la prédominance de l’informel et d’un déficit de confiance dans les institutions.

Dans cette perspective, une lecture comparative entre les sous-régions africaines s’avère particulièrement éclairante. La zone CEMAC et la zone UMOA, bien que partageant certaines caractéristiques communes liées à l’histoire monétaire et à l’intégration régionale, présentent des dynamiques financières différenciées. En Afrique de l’Ouest, la Union économique et monétaire ouest-africaine s’est progressivement dotée d’un marché financier régional plus dynamique, structuré autour de la BRVM. Ce marché se distingue par une plus grande liquidité relative, une diversification accrue des instruments financiers et une base d’investisseurs plus large, incluant des acteurs institutionnels et internationaux. À l’inverse, en Afrique centrale, la BVMAC demeure encore en phase de consolidation, caractérisée par une faible profondeur et une activité limitée.

Cette divergence met en évidence un enseignement central : le développement des marchés financiers ne relève pas uniquement de la mise en place d’infrastructures, mais dépend étroitement de la qualité de la gouvernance, de la crédibilité des politiques économiques et du degré d’intégration régionale. Les travaux de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest montrent que la coordination des politiques monétaires et budgétaires, ainsi que l’harmonisation des cadres réglementaires, ont joué un rôle déterminant dans le développement du marché financier de l’UMOA[4]. À cet égard, la comparaison avec la CEMAC souligne la nécessité d’accélérer les réformes institutionnelles afin de créer un environnement plus propice à la mobilisation de l’épargne et à l’investissement.

La NAFAD vise précisément à corriger ces déséquilibres en réarticulant les différents segments du système financier. Elle implique une mobilisation accrue des ressources domestiques, fondée sur une réforme en profondeur des systèmes fiscaux, une amélioration de la gouvernance financière et un renforcement de la confiance des agents économiques. Toutefois, cette mobilisation ne peut être envisagée de manière isolée. Elle suppose l’existence d’institutions crédibles, de cadres réglementaires stables et d’une transparence accrue dans la gestion des finances publiques. À défaut, l’appel à l’épargne nationale risque de se heurter à des comportements de défiance, limitant ainsi son efficacité[5].

Parallèlement, les transformations technologiques en cours offrent de nouvelles perspectives pour l’élargissement de l’accès aux services financiers. L’essor du mobile money et des fintechs, particulièrement dynamique en zone UMOA, contribue à une meilleure inclusion financière et à une formalisation progressive des flux économiques. Selon la Banque africaine de développement, cette inclusion constitue un levier essentiel pour stimuler la croissance inclusive et renforcer la résilience économique des pays africains[6]. Toutefois, l’intégration de ces innovations dans les systèmes financiers formels demeure un défi, notamment en matière de régulation et de gestion des risques.

Au-delà des dimensions techniques, la NAFAD soulève des enjeux fondamentaux de souveraineté financière. Dans un environnement international marqué par des asymétries de pouvoir et une forte volatilité des flux de capitaux, la capacité des États africains à définir et à financer leurs priorités de développement apparaît comme un enjeu stratégique majeur. La dépendance aux financements extérieurs, souvent assortis de conditionnalités, peut limiter cette autonomie et orienter les politiques publiques dans des directions qui ne correspondent pas toujours aux besoins locaux[7]. La NAFAD offre, en ce sens, une opportunité de rééquilibrage, en renforçant l’ancrage domestique du financement du développement.

Toutefois, la réussite de cette transformation dépendra de la capacité des États à surmonter un ensemble de contraintes structurelles. Parmi celles-ci figurent la fragmentation des marchés financiers africains, la faiblesse de l’intégration régionale et les insuffisances persistantes en matière de gouvernance économique. Les analyses de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale et de l’UMOA convergent sur la nécessité de renforcer la coordination des politiques économiques et financières, afin de créer un environnement propice à la mobilisation des ressources et à l’investissement productif[8].

En définitive, la NAFAD constitue un cadre stratégique porteur d’une ambition forte : celle de faire évoluer les économies africaines d’un modèle de dépendance financière vers un modèle de souveraineté économique. Toutefois, cette transition ne saurait être automatique. Elle exige des réformes structurelles profondes, une volonté politique affirmée et une transformation des pratiques de gouvernance. Comme le rappellent les travaux récents sur la soutenabilité de la dette en Afrique, la question centrale n’est pas uniquement celle du volume des ressources mobilisées, mais celle de leur allocation et de leur efficacité économique[9].

Ainsi, la NAFAD ne doit pas être appréhendée comme une simple innovation institutionnelle, mais comme un projet de transformation systémique. Elle engage l’Afrique dans une réflexion de fond sur les conditions de son développement, sur la maîtrise de ses ressources et sur sa place dans l’économie mondiale. En ce sens, elle constitue moins une option qu’une nécessité.

Par Dr Armel Saint Silvère Dongou


·         [1] Fonds monétaire international, Regional Economic Outlook: Sub-Saharan Africa.

·         [2] Ibid.

·         [3] Banque africaine de développement, African Economic Outlook.

·         [4] Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, rapports sur le développement du marché financier régional.

·         [5] FMI, Domestic Revenue Mobilization in Developing Countries.

·         [6]BAD, rapports sur l’inclusion financière en Afrique.

·         [7] FMI, analyses sur la soutenabilité de la dette et les conditionnalités.

·         [8] Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale et UMOA, rapports de surveillance multilatérale.

·         [9] FMI & BAD, travaux conjoints sur la soutenabilité de la dette.

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