Après une année 2025 marquée par des tensions commerciales et géopolitiques dont la guerre russo-ukrainienne dont le dénouement tarde à se dessiner, l’économie mondiale doit composer cette année avec de nouveaux bouleversements. Cette fois-ci, c’est la guerre au Moyen-Orient entre l’Iran et Israël et les USA, déclenchée depuis le 28 février dernier, qui est en passe de perturber les prévisions macroéconomiques à l’échelle mondiale pour l’année 2026. La fermeture du détroit d’Ormuz où transit environ 20% du pétrole mondial a déjà engendré une flambée du prix de l’énergie dans nombre de régions du monde. Pour décrypter les enjeux de cette crise énergétique sous-jacente à ce conflit, C’Finance a tendu son micro à Dr Kevin Lompo, enseignant-chercheur à l’Université Thomas Sankara de Ouagadougou et spécialiste de l’économie pétrolière, le mardi 17 mars 2026, à Ouagadougou. Dans cette interview, il analyse, avec l’œil de l’expert, les implications et ramifications de cette crise du pétrole sur l’économie du monde, ainsi que ses possibles conséquences sur l’inflation dans les économies de l’UEMOA. Dr Lompo y dégage également des pistes de solutions pour se sortir durablement de la dépendance du marché international de l’or noir.
C'Finance (C.F) : Le conflit au Moyen-Orient déclenché depuis maintenant trois semaines a entraîné la fermeture du détroit d’Ormuz où transite environ 20 % du pétrole mondial. Comment percevez-vous l'importance de ce détroit pour l'économie mondiale et en quoi sa fermeture est-elle une difficulté exceptionnelle ?
Dr Kevin Lompo (K.L.) : Il convient d’abord de situer le contexte, car l’économie pétrolière est très particulière. On y distingue des pays producteurs, des pays importateurs, et d’autres qui sont à la fois producteurs et importateurs.
J’aime comparer le pétrole au sang dans le corps humain : ce que le pétrole est pour l’économie, le sang l’est pour l’organisme.
Le deuxième élément essentiel est que le prix du pétrole est fixé à partir de références appelées « benchmarks ». Le principal est le Brent, issu de la mer du Nord. Les États-Unis utilisent un autre marqueur, le WTI (West Texas Intermediate). Ces deux pétroles de référence servent de base, et toutes les autres qualités de brut ajustent leurs prix en fonction de ces paniers.
Troisièmement, il faut rappeler l’importance des « pétrodollars » : les contrats pétroliers sont libellés en dollars, ce qui entraîne des implications financières et géostratégiques, même si ce n’est pas notre sujet.
Le détroit d’Ormuz joue également un rôle crucial. Sa fermeture affecte directement l’offre mondiale : environ 20 % du pétrole mondial y transite, soit entre 10 et 12 millions de barils par jour qui manquent alors à l’économie mondiale. C’est considérable !
En réalité, il ne s’agit pas d’un blocage total, car les tankers peuvent contourner par le Cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud. Mais ce détour rallonge le trajet de 10 à 14 jours, ce qui renchérit les coûts de carburant, d’assurance, de main-d’œuvre, etc. Dès lors, l’impossibilité de passer par Ormuz entraîne une hausse des coûts et fragilise l’économie mondiale.
À cela s’ajoutent les phénomènes spéculatifs qui accentuent la tension sur les prix. Le déficit de 10 à 12 millions de barils ne peut pas être comblé instantanément. C’est pourquoi le marché pétrolier est actuellement sous pression. Le baril de Brent a déjà franchi la barre des 100 dollars, alors qu’avant la guerre, il oscillait entre 60 et 72 dollars.
C.F : Le problème est-il seulement lié au circuit de distribution du pétrole du fait de la fermeture du détroit ? La guerre ne joue-t-elle pas aussi sur les quantités de pétrole produites ?
K.L : Il faut distinguer les choses. La production pétrolière de l’Iran se situe entre 3 et 5 millions de barils par jour. Toutefois, ce pétrole n’a pas un véritable impact sur le marché international, car l’Iran est sous embargo depuis longtemps. Les acteurs du marché ont déjà intégré cette absence dans leurs calculs.
En pratique, le brut iranien est principalement écoulé vers la Chine, en contournant les sanctions. Ainsi, ce n’est pas l’absence du pétrole iranien qui influence aujourd’hui les cours mondiaux, mais bien la fermeture du détroit d’Ormuz, qui a provoqué la flambée des prix.
C.F : Qu’est-ce qui explique qu’un conflit au Moyen-Orient se traduise par une hausse mondiale des prix, même pour ceux qui n'importent pas le pétrole de cette zone ?
K.L : Il faut replacer les choses dans le contexte international actuel. L’embargo sur le pétrole russe crée une perturbation majeure : ce brut ne peut plus être vendu ni aux États-Unis ni en Europe, ce qui représente un manque à gagner pour le marché mondial. Le Venezuela, lui aussi, a été soumis à des restrictions similaires. La différence est que ces deux pays ne sont pas membres de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), mais leurs productions contribuaient tout de même à l’offre mondiale. Leur absence accentue donc les tensions sur la production et pousse les prix à la hausse.
À cela s’ajoutent les phénomènes spéculatifs, caractéristiques de l’économie pétrolière. Les prix d’achat pour une livraison immédiate peuvent différer de ceux fixés pour une livraison dans un mois, un an, ou plus. Ces mécanismes financiers alimentent la volatilité du marché. Ainsi, dès qu’une tension géopolitique touche un pays producteur, les prix du pétrole s’envolent rapidement. Souvent, ce ne sont pas directement l’offre et la demande physiques qui sont affectées, mais bien la spéculation et les anticipations des marchés financiers.
C.F : Quand on parle de hausse du prix du pétrole, on se remémore les chocs pétroliers des années 1973, 1979 et 2022. Dans quelle mesure la crise actuelle peut être comparable à ces événements passés ?
K.L : La comparaison est délicate, car les contextes diffèrent. En 1973, le monde découvrait le choc pétrolier. Aujourd’hui, les leçons des crises passées ont été retenues, et les réactions sont quasi quotidiennes pour tenter de contenir la volatilité des prix. Les États prennent la mesure de la situation et des mesures concrètes sont déjà mises en œuvre.
Actuellement, les spécialistes estiment que le prix du baril pourrait grimper jusqu’à 120 dollars, mais pas au-delà, grâce aux dispositifs adoptés. Par exemple, l’OPEP a décidé d’augmenter sa production d’environ 206 000 barils par jour à partir d’avril ; les pays du G7 ont annoncé la libération de leurs réserves stratégiques ; les États-Unis ont temporairement levé l’embargo sur les achats de pétrole russe. Par ailleurs, la croissance mondiale est en berne depuis l’an dernier, ce qui limite la demande énergétique. Tout cela laisse penser que nous ne connaîtrons pas une crise comparable à celles de 1973 ou 1979.
La différence avec la crise de 2022 est notable : à l’époque, l’OPEP avait refusé d’augmenter sa production, ce qui avait tendu les marchés. Cette fois-ci, l’organisation adopte une dynamique inverse, en accroissant ses volumes. Cela n’empêche pas des conséquences visibles : dans certains pays où les prix à la pompe fluctuent ; aux États-Unis ou au Nigéria, les tarifs ont déjà augmenté. Toutefois, sauf prolongation de la situation, la crise devrait rester circonscrite. En plus des mesures évoquées, le président américain a sollicité ses alliés pour débloquer le détroit ; certains ont refusé, d’autres ont accepté.
C.F : Quelles peuvent être les conséquences directes et indirectes de la crise pour les pays de l’UEMOA, surtout pour ceux qui ne sont pas producteurs de pétrole ?
K.L. : Ce ne sont pas seulement les pays non producteurs qui peuvent rencontrer des difficultés, même les producteurs sont concernés. Certes, avec la hausse des prix, les pays producteurs de l’espace UEMOA — comme la Côte d’Ivoire, le Niger ou le Sénégal — verront leurs recettes budgétaires augmenter, cela ne fait aucun doute. Mais leur faiblesse réside dans le fait qu’ils produisent du brut et raffinent très peu. Ils doivent donc importer la majorité des produits raffinés du marché international, ce qui les expose directement à la hausse des prix. Il faudra alors mettre en balance ce qu’ils gagnent et ce qu’ils dépensent. J’ai bien peur que cela ne soit, au final, un jeu à somme nulle dans le meilleur des cas.
À court terme, il est difficile de remédier à cette situation. Mais à long terme, si ces pays veulent se protéger des crises récurrentes, ils doivent investir dans des capacités de raffinage, que ce soit pour leur propre consommation ou pour le marché régional. Cela leur permettrait de réduire leur dépendance à la volatilité internationale. La Côte d’Ivoire avance déjà dans ce sens, le Sénégal explore également des pistes, tandis qu’au Niger, la situation sécuritaire risque de retarder les projets.
Pour nous, le risque est de subir une inflation importée. Concrètement, cela signifie une hausse des prix qui ne provient pas de notre économie interne. Pourquoi ? Parce que l’augmentation des hydrocarbures entraîne mécaniquement une hausse des factures énergétiques, des coûts de transport, des charges des secteurs productifs, de l’agriculture, de l’élevage… bref, de tout ce qui dépend des carburants.
Au final, le coût de la vie augmente. Nous faisons donc face à une inflation généralisée, qui touche la vie quotidienne dans son ensemble. Les finances publiques seront également impactées : la facture énergétique pèsera davantage sur le budget de l’État et, comme nos prix sont subventionnés, cela risque de créer de sérieuses tensions budgétaires.
C.F : Cette crise peut-elle avoir des conséquences sur certaines ressources naturelles, comme l'or ?
K.L. : Dans l’état actuel, la crise n’aura pas de grand impact sur les autres ressources naturelles, car le monde vit déjà dans un climat d’incertitude depuis un certain temps. Prenons l’exemple de l’or : son cours a atteint 5 000 dollars depuis plusieurs mois, bien avant cette situation. L’or joue son rôle traditionnel de valeur refuge : lorsqu’il existe un risque de perte d’actifs sur les marchés financiers internationaux, les investisseurs achètent de l’or pour préserver leur richesse. C’est l’une de ses spécificités. D’ailleurs, si l’on observe depuis le début des hostilités américaines, le cours de l’or n’a pas sensiblement évolué. Cet événement ponctuel n’a donc pas d’effet majeur sur son prix.
C.F : Vous avez évoqué parmi les conséquences la possible montée de l'inflation. À votre avis, quels sont les leviers que les pays de l’UEMOA, par l’entremise de la BCEAO, peuvent actionner pour contenir cette inflation ?
K.L. : À court terme, la BCEAO ne prendra aucune mesure immédiate. Son principal outil pour lutter contre l’inflation est la hausse des taux directeurs. Mais c’est là que les choses se compliquent. Pour contenir l’inflation, il faut réduire la masse monétaire en circulation, c’est-à-dire limiter la liquidité des banques de second rang qui financent l’économie. La banque centrale n’a qu’un seul levier : relever ses taux directeurs afin que ces banques empruntent moins, ce qui entraîne une hausse des taux d’intérêt et réduit les emprunts des agents économiques. C’est tout ce qu’elle peut faire.
Le danger, c’est que cette stratégie renchérit le coût du crédit et pénalise la croissance. La BCEAO se retrouve donc coincée entre deux objectifs contradictoires : réduire l’inflation ou soutenir la croissance. La difficulté est encore plus grande, car il s’agit d’une inflation liée aux coûts de production et non à un excès de liquidité. En réalité, la banque centrale n’a pas de levier direct sur ce type d’inflation. Son seul outil reste la gestion de la liquidité, mais dans ce cas précis, ce n’est pas la source du problème. Elle n’interviendra que si l’inflation commence à peser lourdement sur la croissance des pays de l’UEMOA. Pour l’instant, elle privilégie le soutien à la croissance plutôt que la maîtrise d’une inflation importée sur laquelle elle a peu de prise.
C.F : Récemment la commission de l’UEMOA a mis en place un comité de veille pour suivre cette crise au Moyen-Orient. Comment vous appréciez cette mesure ?
K.L. : C’est une bonne mesure. Il est indispensable de suivre en permanence l’évolution de l’économie et d’anticiper les problèmes qui affectent le fonctionnement de l’économie internationale, et par ricochet celui des pays de la région. C’est d’ailleurs l’un des reproches récurrents adressés à nos organisations régionales : elles ne prennent pas toujours à bras-le-corps les difficultés lorsqu’elles surgissent.
C.F : Vous le disiez tantôt, tous les secteurs vont être impactés par cette crise, mais quels sont ceux qui seront les plus touchés ?
K.L. : Le secteur énergétique sera forcément le plus touché. Vient ensuite le transport. Pour des pays comme le Burkina, le secteur industriel sera également impacté, puisque toutes les industries dépendent de l’énergie pétrolière. De manière indirecte, tous les autres secteurs qui utilisent l’énergie seront affectés, notamment l’agriculture. En ce moment, nous sommes dans une phase d’offensive agricole, avec une mécanisation croissante. Or, ces machines fonctionnent au carburant. Il est donc inévitable que les coûts de production agricole vont augmenter, entraînant une hausse générale des charges dans ce secteur.
C.F : Sur le plan social, quelles sont les couches sociales qui seront les plus affectées ?
K.L. : En économie, c’est bien connu : lors des chocs, ce sont toujours les plus pauvres qui souffrent en premier, car ils n’ont pas de « matelas » de sécurité financière pour amortir les effets. Si les coûts du transport augmentent, ils doivent supporter ces charges supplémentaires, qui représentent déjà beaucoup pour eux. Et comme le transport influence directement le prix des denrées alimentaires, la hausse se répercutera sur l’alimentation.
Si la crise perdure, les couches les plus vulnérables verront leur situation se détériorer davantage. De plus, ceux qui vivaient à la limite de la pauvreté risquent de basculer en dessous du seuil. C’est exactement ce qui s’est produit en 2008, avec les fameuses « émeutes de la faim », où les populations, étranglées par la hausse des prix, ont fini par descendre dans la rue pour revendiquer.
C.F : Certains pays comme le Burkina Faso ont une politique de subvention des produits des hydrocarbures. A votre avis, quelle peut être la soutenabilité de cette subvention pour le budget de l'État si le prix du baril continue de grimper ?
K.L. : La soutenabilité suppose une vision de long terme. À court terme, si l’État veut éviter que l’inflation frappe de plein fouet, il doit continuer à bloquer les prix du carburant, comme il le fait déjà. Mais la vraie question est : jusqu’à quand cela peut-il durer ? Il faudra trouver les moyens pour prolonger cette politique, car si elle pèse trop lourdement sur le budget de l’État, des problèmes risquent d’apparaître.
L’État dispose toutefois d’une marge de manœuvre. En 2025, grâce à la hausse des prix de l’or, le Burkina a enregistré une balance commerciale excédentaire. Cela signifie que des ressources financières existent. Il pourrait donc être pertinent pour le gouvernement, malgré les contraintes sécuritaires, de réinjecter cet excédent dans les subventions afin de contenir l’inflation liée à la hausse des prix des hydrocarbures.
Concrètement, il s’agirait de maintenir le blocage des prix des carburants, mais aussi de certains produits dont les coûts risquent d’augmenter à cause du transport, afin d’éviter que l’inflation ne se diffuse dans toute l’économie.
Les indicateurs montrent que 2025 a été une année économiquement intéressante pour le Burkina. Pour renforcer cette résilience, il faudra trouver les moyens de contenir l’inflation à venir, puis de combler le déficit budgétaire lié aux ajustements. Comme je le dis souvent à mes étudiants : « Dieu merci, l’or est à 5 000 dollars l’once. Profitons-en et prions pour que ce niveau de prix se maintienne. »
C.F : Quelles sont les leçons que les États d'Afrique de l'Ouest pourraient tirer des conséquences de ce conflit, en vue de réduire durablement leur dépendance en matière d'approvisionnement en produits pétroliers ?
K.L. : C’est à la fois simple et complexe. D’un point de vue simple, les pays d’Afrique de l’Ouest doivent réduire leur dépendance au marché international des produits pétroliers. Cela peut se faire de deux manières. D’abord, les pays producteurs doivent développer leurs capacités de raffinage. Cela permettrait d’allonger la chaîne de valeur, de créer des emplois pour les jeunes, de générer des ressources supplémentaires pour les États, et de renforcer leur autonomie énergétique.
Ensuite, les pays non producteurs doivent investir dans des alternatives crédibles au pétrole : le solaire, le nucléaire ou encore un mix énergétique diversifié, autant de pistes qui pourraient marquer le début de la sortie de l’ère du pétrole.
De plus en plus, l’économie mondiale est exposée aux aléas liés aux ressources énergétiques, en particulier pétrolières. Les études montrent que nous nous dirigeons vers la fin du pétrole bon marché. Pour anticiper, les pays producteurs doivent dès maintenant investir dans le raffinage, tandis que l’ensemble de la région doit travailler à diversifier ses sources d’énergie — solaire, nucléaire ou autres renouvelables — afin de réduire sa vulnérabilité aux chocs internationaux.
Interview réalisée par la
Rédaction de C’Finance






