Ingénieur financier, ancien directeur adjoint du Trésor Public du Congo-Brazzaville et entrepreneur, Armel Saint Silvère Dongou est un auteur engagé dans la réflexion stratégique sur les transformations économiques africaines. Alliant pratique et théorie de la finance, à travers ses activités entrepreneuriales et professionnelles et l’analyse des systèmes économiques par l’entremise de ses ouvrages, il interroge en permanence l’efficacité réelle des mécanismes financiers dans les économies africaines, notamment dans la zone CEMAC (Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale). Son ouvrage intitulé : « Système financier et développement dans la zone CEMAC », préfacé par l’ancien ministre burkinabè de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat, Harouna Kaboré, s’inscrit dans cette dynamique. Dans cette interview accordée à C’Finance, M. Dongou décrypte sans complaisance les forces et faiblesses du système financier d’Afrique centrale, les freins qui l’empêchent de structurer, mobiliser et orienter l’épargne locale vers l’investissement productif. Pour sortir le système financier de la région de ses contraintes structurelles, il y propose une feuille de route pour une transformation systémique articulée autour de cinq piliers. Ses analyses et solutions reposent sur « une démarche simple : penser l’Afrique avec ses propres réalités, mais avec des standards internationaux d’exigence ».
C’Finance (C.F) : Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre intitulé : « Système financier et développement dans la zone CEMAC » ?
Armel Saint Silvère Dongou (A.S.S.D) : Ce livre est né d’un paradoxe : la CEMAC dispose de ressources considérables, mais reste en déficit de financement du développement. Nous avons de e l’épargne, des institutions, une monnaie stable… mais nous n’avons pas encore un système financier capable de transformer ces atouts en investissements productifs massifs. J’ai donc voulu poser un diagnostic sans complaisance, mais surtout proposer une architecture de solutions concrètes, adaptées à nos réalités. Je m’inscris dans une démarche simple : penser l’Afrique avec ses propres réalités, mais avec des standards internationaux d’exigence.
C.F : Quel lien entre banques, marché financier, politique monétaire et développement ?
A.S.S.D : Il faut sortir d’une vision fragmentée. Le système financier est un écosystème : les banques irriguent l’économie ; le marché financier structure le long terme ; la politique monétaire fixe le cadre ; et le développement est le résultat. Quand ces éléments ne sont pas alignés, l’économie fonctionne en sous-régime. Aujourd’hui, en zone CEMAC, le problème n’est pas l’absence d’outils, mais leur manque d’articulation stratégique.
C.F : Quelles sont les principales contraintes du système financier de la région ?
A.S.S.D : Nous faisons face à un système paradoxalement protecteur mais peu transformateur. Il y a trois blocages majeurs : un système bancaire prudent à l’excès qui privilégie la sécurité au détriment du financement ; des institutions incomplètes avec une absence de garanties solides, faibles systèmes d’information ; un cadre réglementaire rigide qui limite l’innovation financière. Résultat : un système stable… mais qui ne finance pas suffisamment l’économie réelle.
C.F : Pourquoi les PME restent-elles exclues du financement ?
A.S.S.D : Parce qu’elles se situent à l’intersection de plusieurs fragilités : manque de garanties, informalité, faible traçabilité financière. Mais le véritable problème est ailleurs : le système financier est conçu pour éviter le risque, pas pour le structurer. Or, financer le développement, c’est justement apprendre à gérer le risque intelligemment, pas à l’éviter systématiquement.
C.F : Le marché financier régional est-il un maillon faible du financement de l’économie ?
A.S.S.D : Oui, clairement. Le marché financier de la CEMAC reste peu profond, peu liquide, insuffisamment attractif. Mais ce n’est pas une fatalité. Il faut le transformer en véritable outil de financement de long terme, notamment pour les infrastructures, les entreprises, les États. Le potentiel est là, mais il n’est pas encore activé.
C.F : La politique monétaire de la zone CEMAC est-elle adaptée aux enjeux de développement ?
A.S.S.D : La politique monétaire actuelle privilégie la stabilité, ce qui est fondamental. Mais elle souffre d’un problème majeur : elle se transmet mal à l’économie réelle. La liquidité existe, mais elle ne circule pas suffisamment vers les entreprises, les projets productifs.
C.F : La stabilité monétaire est-elle devenue une contrainte ?
A.S.S.D : La stabilité monétaire est une condition nécessaire, mais elle ne doit pas devenir une finalité exclusive. Une monnaie stable dans une économie qui ne se développe pas reste une stabilité stérile. L’enjeu aujourd’hui est clair : passer d’une stabilité défensive à une stabilité productive.
C.F : L’épargne locale dans la région est-elle suffisante ?
A.S.S.D : Oui, globalement, l’Afrique centrale dispose d’une épargne réelle, et c’est un point essentiel. Mais le problème n’est pas son volume. Il est structurel. Cette épargne est fragmentée, notamment entre circuits formels et informels ; peu mobilisée par les institutions financières ; et surtout mal orientée, souvent vers des usages non productifs.
Par ailleurs, les mécanismes permettant de transformer efficacement cette épargne en investissement restent insuffisants : faible profondeur du marché financier, instruments limités, intermédiation bancaire prudente. En réalité, la région ne manque pas de ressources. Elle manque d’un système capable de capter, structurer et orienter l’épargne vers le développement. C’est donc moins un problème d’épargne qu’un problème d’ingénierie financière.
C.F : Le financement du développement est-il bien articulé entre public et privé ?
A.S.S.D : Pas encore. Le financement public est sous pression, et le secteur privé n’est pas suffisamment intégré dans la stratégie globale. Il faut passer à une logique de co-construction financière, en développant les partenariats public-privé, les marchés de capitaux, les instruments hybrides.
C.F : Quelle est votre feuille de route pour un système financier au service du développement de la zone CEMAC ?
A.S.S.D : Je propose une transformation systémique autour de cinq piliers :
- réformer en profondeur le système bancaire ;
- activer réellement le marché financier ;
- développer la finance inclusive ;
- renforcer les institutions financières ;
- accélérer la digitalisation.
L’objectif est clair : construire un système financier qui finance réellement le développement.
C.F : Que pensez-vous de la nouvelle architecture financière africaine (NAFA) ?
A.S.S.D : La NAFA est une avancée majeure. Elle traduit une prise de conscience : l’Afrique ne peut pas continuer à dépendre exclusivement de mécanismes financiers conçus ailleurs. C’est une question de souveraineté.
C.F : À quelles conditions la NAFA peut-elle réussir ?
A.S.S.D : Trois conditions décisives pour la réussite de la NAFA : une volonté politique réelle, une coordination africaine effective et des institutions fortes et crédibles. Sans cela, la NAFA restera une ambition théorique.
C.F : Où peut-on se procurer votre livre ?
A.S.S.D : Le livre est disponible sur plusieurs plateformes, notamment en ligne, ainsi que dans des circuits de distribution en Afrique. Mon objectif est simple : rendre accessible une réflexion stratégique utile, au-delà des cercles académiques. Je termine en disant : « Le véritable enjeu pour la CEMAC n’est pas de créer plus de ressources, mais de mieux organiser celles qui existent. Le développement commence là : dans la capacité d’un système financier à transformer l’épargne en puissance économique. »
Interview réalisée par la
Rédaction de C’Finance






