Au Burkina Faso, en l’absence de statistiques officielles et consolidées permettant d’en mesurer précisément l’ampleur, les acteurs du secteur de l’assurance s’accordent à reconnaître que la fraude constitue une préoccupation croissante, aux conséquences financières et opérationnelles de plus en plus sensibles pour les compagnies. Cette réalité nationale s’inscrit dans une tendance observée à l’échelle mondiale, où la fraude à l’assurance représente un enjeu majeur pour l’ensemble du secteur. Selon le rapport Insurance Fraud Statistics 2025 : Exposing Major Losses (Global insurance fraud losses expected to exceed $80 billion in 2025 — Insurance Khabar), les pertes globales liées à ce phénomène devraient dépasser 80 milliards de dollars en 2025. Elles concernent toutes les branches, de l’assurance-vie à l’assurance IARD, les paiements suspectés de fraude représentant généralement entre 2 % et 10 % des indemnités versées selon les produits et les juridictions. Zoom sur les manifestations du phénomène, le rôle double de l’Intelligence artificielle (IA) comme outil d’amplification de la fraude à l’assurance, de prévention et de lutte, ainsi que sur ses conséquences sur le développement du secteur et les solutions pour venir à bout d’un fléau qui s’adapte aux évolutions technologiques.
Les histoires de fraude à l’assurance au Burkina Faso ne relèvent pas de la rumeur. Elles sont vécues, documentées, instruites au quotidien par les compagnies elles-mêmes. Une réalité vécue au jour le jour où l’ingéniosité frauduleuse s’adapte aux failles du système parfois avec une sophistication troublante.
Un décès déclaré trop vite. Un assuré que l’on enterre administrativement alors qu’il est bien vivant. Une hospitalisation prolongée sur le papier, mais qui n’a jamais été un fait réel dans un lit d'hôpital. Une ordonnance recyclée, une facture ajustée, un sinistre qui ressemble étrangement à un autre déjà indemnisé. Bref, les patraques frauduleuses sont multiples et diverses. Les complicités aussi.
En assurance santé, les deals se tissent souvent avec la bénédiction même des agents de santé. Yelen Assurance, la première compagnie de micro assurance de la zone CIMA, a récemment eu à faire à des dossiers qui ont marqué la compagnie. Le directeur technique de la compagnie, en charge du développement, Idrissa Karama évoque notamment un cas de fraude impliquant un infirmier et plusieurs assurés. « Chaque fois que les assurés avaient besoin d’argent, ils allaient le voir », explique-t-il.
La difficulté, souligne Idrissa Karama, réside dans le fait que les pièces provenaient d’un professionnel de santé. « Sur le papier, tout semblait normal. Mais en creusant, certaines incohérences nous ont permis de remonter le fil et de démontrer la fraude ».
Un autre cas, tout aussi emblématique, concerne un assuré bénéficiant d’une assurance santé prise en charge par son employeur. « Il récupérait les dossiers médicaux de véritables patients, changeait simplement les noms pour mettre le sien », confie Idrissa Karama. L’analyse croisée des données a fini par révéler une imposture. « Sur le terrain, il était à son poste de travail, mais dans nos systèmes, il était hospitalisé presque toutes les deux semaines », révèle-t-il.
Le directeur technique en charge du développement à Yelen Assurance, Idrissa Karama : « À force de traiter les dossiers, on finit par voir des schémas se dessiner, comme des photos incohérentes, des chronologies impossibles, des documents qui se répètent. »
En assurance vie, l’ingéniosité des fraudeurs n’a pas de limite. Elle va des décès imaginaires aux tentatives de manipulations de la part des bénéficiaires en cas de décès réel, avec souvent la complicité insoupçonnée de professionnels avisés du droit.
« Après le décès de l’assuré, ses enfants ont approché un avocat pour la procédure à suivre et ce dernier leur a conseillé d’augmenter le nombre d’enfants déclarés afin d’obtenir une indemnisation plus élevée », confie le Directeur général de Raynal Assurance, Osé Gaétan Quenum. Selon lui, le montage reposait sur l’idée que l’assureur ne disposerait pas des moyens de vérification suffisants.
« C’est là que l’attention des techniciens de l’assurance s’est portée sur les actes de naissance et ils ont remarqué que deux enfants d’une même mère n’avaient que trois mois d’écart, ce qui est biologiquement impossible. En recoupant les documents d’état civil, nous avons immédiatement identifié les incohérences », détaille-t-il. L’assureur mesure la gravité de la situation en cas d'intervention d’un juriste, en l’occurrence un avocat. « Quand la fraude est encouragée ou structurée par des personnes censées défendre le droit, on change complètement d’échelle », déplore-t-il.
Une autre stratégie très ingénieuse utilisée par les fraudeurs à l’assurance consiste à multiplier l’usage du faux dans des cas de sinistres d’échelle minime ne nécessitant donc pas d’importantes indemnisation. Ces fraudes se construisent dans le temps, par accumulation.
« Nous avons déjà vu des assurés multiplier de petits sinistres, chacun pris isolément semblant banal, mais qui, mis bout à bout, dessinent un schéma clair de fraude », confie le directeur automobile et mass market à SalamAllianz Burkina, Abel Ouédraogo. Cette stratégie, explique-t-il, repose souvent sur l’idée que des montants modestes attirent moins l’attention, alors qu’ils peuvent, à terme, représenter des pertes importantes pour les compagnies.
L'assurance automobile, la plus exposée
Ces récits trouvent un écho direct chez SUNU Assurances Burkina Faso. Son Directeur général, Jean-François Régis Kambou, confirme que la fraude prend des formes multiples, tant en assurance vie qu’en assurance IARD.
« En assurance vie, nous faisons face à des faux certificats médicaux à l’adhésion ou au moment des réclamations liées au décès ou à l’invalidité. Il y a aussi des cas de dissimulation volontaire d’antécédents médicaux ou de demandes de rachat et d’avance appuyées sur des documents administratifs falsifiés », explique-t-il.
En assurance non-vie, les pratiques sont tout aussi structurées. « Il s’agit souvent de sinistres automobiles organisés, de mises en scène, parfois avec la complicité d’acteurs internes et externes comme des garagistes ou des agents publics. On observe des exagérations de dommages, des surfacturations de pièces, et même des vols déclarés alors que le bien a été revendu », détaille M. Kambou.
Le directeur général de SUNU Assurance Burkina Faso, Jean-François Régis Kambou : « La fraude à l’assurance gangrène le secteur : elle entraîne des surcoûts, rallonge les délais d’indemnisation et dégrade durablement la confiance entre assureurs et assurés. »
En assurance automobile, les assureurs font souvent face à des déclarations répétitives, avec des scénarios quasi identiques, et des dégâts manifestement exagérés. « Un petit accrochage devient soudainement un grand sinistre. On retrouve sur les devis des réparations sans aucun lien avec l’accident déclaré », explique M. Quenum.
Dans certains cas, des photos jointes aux déclarations ne correspondaient ni au lieu ni à la chronologie des faits. A cela s'ajoute les comportements opportunistes. « Les fraudes les plus récurrentes, c'est en assurance automobile. Il y avait déjà des bobos sur le véhicule, et maintenant qu'il a un accident, l'assuré veut refaire toute la peinture, même les parties non concernées, ou soit, l'assuré a l'habitude de réparer son véhicule dans un garage modeste, mais dès qu'il y a un sinistre, il veut l'envoyer dans un garage de standing, chez un concessionnaire, alors que ce n'est pas son comportement habituel », explique Abel Ouédraogo.
Cette pratique, souvent justifiée par la prise en charge par l'assurance, contribue à gonfler artificiellement les coûts des sinistres.
La fraude est devenue, argumente le directeur général de Raynal Assurance, « un phénomène qui gangrène le secteur, avec pour corollaire des surcoûts énormes sur les sinistres, une hausse potentielle des primes, des délais d’indemnisation rallongés et une dégradation durable de l’image de l’assurance ». « Ce sont toujours les assurés honnêtes qui finissent par payer, à travers des primes plus élevées ou des délais d'indemnisation plus longs », renchérit Idrissa Karama.
Malheureusement, le fléau a la peau dure et se structure de plus en plus autour d'un réseau ou d'une chaîne de complicités.
« Dans l’assurance-vie, il peut y avoir des connivences entre assurés et prestataires. Dans celle IARD, entre assurés, garagistes et experts, la manipulation peut venir de l’entourage ou de conseils extérieurs », fait remarquer l'enseignant-chercheur en assurances à l'Université Thomas Sankara, Dr Abel Tiemtoré pour qui, la fraude à l'assurance est de plus en plus organisée en réseau.
Avec ou sans complicité, l'origine de la fraude se situe « à plusieurs niveaux », confie le président de l'Association professionnelle des courtiers d'assurance du Burkina Faso (APCAB), Lagnono Hassane Lamizana. « Il y a la fraude de l’assuré, la fraude du prestataire, et parfois des agents à l’intérieur du système », explique-t-il.
Cette diversité d'échelles et d'acteurs impliqués se retrouve également dans « la fraude documentaire organisée, portée par de véritables réseaux capables de produire de faux constats, de fausses factures ou de faux rapports d’expertise d’une qualité telle qu’ils deviennent difficilement détectables sans outils spécialisés », déplore le Directeur général de Coris Assurance Vie, Haïdaraï Rabo.
Le Directeur général, Raynal Assurance, Osée Gaetan Quenum : « Nous avons déjà été confrontés à des dossiers où le nombre d’enfants déclarés pour un assuré décédé avait été artificiellement augmenté afin d’obtenir une indemnisation plus élevée. »
Collusions entre assurés et prestataires
« Nous constatons des substitutions de bénéficiaires, des soins fictifs, des surfacturations, mais aussi des collusions entre assurés et prestataires de soins. La fraude n’est plus isolée, elle est souvent collective », ajoute Jean-François Régis Kambou.
En assurance automobile, secteur le plus exposé, la fraude est s'opère souvent à l'insu de l'assuré, voire sur son dos. « Les garagistes peuvent produire des devis astronomiques sans que l’assuré ne soit réellement impliqué ».
Les dérives ne se limitent pas aux acteurs externes. Monsieur Lamizana évoque également la fraude interne, notamment dans la gestion des sinistres. « Ceux qui s’occupent des sinistres peuvent s’entendre avec des garagistes ou déclarer de faux sinistres », affirme-t-il. Même si la multiplication des chaînes de contrôle a permis de réduire ces pratiques, quelques cas isolés arrivent encore à passer. Car, le phénomène se nourrit de l'ingéniosité des fraudeurs, de leurs bonnes connaissances des procédures internes.
« Certains fraudeurs savent exactement à quel moment un dossier devient plus difficile à vérifier, notamment quand il y a urgence ou pression sociale », souligne-t-il. Sans oublier les tentatives de manipulation des délais, avec des déclarations tardives ou volontairement imprécises, destinées à compliquer la reconstitution des faits.
Le directeur automobile et Mass Market à Salam Assurance, Abel Ouédraogo : « La lutte contre la fraude passe aussi par la prévention, la sensibilisation des assurés et le renforcement des contrôles internes au sein des compagnies. »
Dans le débat public, la fraude est souvent associée aux assurés ou aux prestataires. Pourtant, selon l'enseignant-chercheur, la fraude interne mérite une attention particulière. « Il existe des stratégies internes qui consistent à retarder volontairement les indemnisations, des dossiers classés, oubliés, mis de côté, jusqu’à ce que le bénéficiaire, par usure, renonce », explique-t-il.
Pour lui, l’élément le plus important reste l’intention. « Dès qu’il y a une intention de nuire, de retarder ou d’éviter une indemnisation pourtant due, on est dans la fraude ». Cette réalité est également reconnue par Mr Lamizana, qui insiste toutefois sur le fait que « la compagnie d’assurance, en tant qu’institution, n’a aucun intérêt à frauder, ce sont des comportements humains isolés, que seule la mise en place de méthodes professionnelles et de contrôles rigoureux peut limiter ».
Face à la sophistication croissante des pratiques frauduleuses, l’intelligence artificielle apparaît de plus en plus comme un levier stratégique incontournable pour les assureurs. Mais encore faut-il en comprendre les mécanismes, les apports concrets et les limites.
Pour l'expert en intelligence artificielle, Dr Ouédraogo Boukary, la question n’est plus de savoir si l’IA doit être utilisée dans l’assurance, mais comment l’utiliser efficacement et de manière responsable. Selon lui, l’IA est aujourd’hui un couteau à double tranchant. Elle est à la fois un outil puissant au service des fraudeurs et l’arme la plus efficace pour détecter les manœuvres frauduleuses.
L’un des premiers rôles de l’IA dans la fraude concerne la production de faux contenus. Images, vidéos, documents administratifs, factures médicales, cartes d’identité ou certificats, tout peut aujourd’hui être généré ou modifié avec un très grand niveau de réalisme.
Des fraudes numériques de plus en plus réalistes grâce à l'IA
« L’IA, notamment l’IA générative, permet de créer des images, des vidéos ou des documents parfaitement convaincants, alors que les événements n’ont jamais eu lieu. On peut montrer des accidents fictifs, des incendies inexistants, des scènes qui semblent réalistes mais qui ne correspondent à aucune réalité physique », souligne Dr Ouédraogo Boukary.
Des factures médicales, poursuit-il, peuvent être générées avec des logos authentiques, des cachet, des numéros d'ordonnances et des en-têtes correspondant à de vraies structures de santé, si bien que sans vérification directe auprès de l'établissement, il est parfois presque impossible de détecter le faux.
Au-delà des documents, l'IA permet aussi des formes avancées d'usurpation d'identité. « Avec les voix synthétiques, on peut entraîner une IA sur la voix d’un assuré et appeler l’assureur en se faisant passer pour lui », explique l’expert. Cette technique, déjà observée dans d’autres secteurs, commence à inquiéter les professionnels de l’assurance.
Autre risque majeur, c'est la possibilité qu'offre l'IA, de manipuler les bases de données. « Il est possible d’injecter de fausses données dans des systèmes d’information pour créer de faux historiques de sinistres ou modifier des dates, des montants, des heures », alerte l'expert Boukary Ouédraogo.
Une pratique d’autant plus dangereuse lorsque les bases ne sont pas suffisamment sécurisées ou lorsque les contrôles humains sont insuffisants.
La fraude ne se limite pas à une perte financière ponctuelle. Elle affecte l’ensemble de l’écosystème assurantiel. « La fraude pourrit le système. Si les compagnies passent leur temps à indemniser des sinistres frauduleux, à la longue, elles ne pourront plus faire face à leurs engagements », souligne le président de l'APCAB. Car, l’assurance étant une promesse de dette, si cette promesse est rompue en raison de la fraude, toute la crédibilité du secteur est mise à mal.
« Beaucoup pensent que frauder l’assurance, ce n’est voler personne. En réalité, c’est voler tout le monde. C’est mettre en danger la capacité du système à fonctionner », déplore-t-il.
Et beaucoup de personnes considèrent que si elles ne “consomment” pas le plafond de leur assurance, elles perdent quelque chose. Cette logique pousse à la surconsommation, voire à la fraude organisée. Une perception qui, selon lui, alimente un sentiment d’injustice chez ceux qui respectent les règles, et qui font les frais des conséquences fâcheuses des comportements frauduleux, analyse Dr Abel Tiemtoré.
« L’assurance fonctionne sur des coûts moyens. Lorsque la fraude augmente artificiellement le montant des sinistres, le coût moyen augmente, et les primes suivent. Les assurés honnêtes payent donc pour les assurés malhonnêtes », développe-t-il.
Selon lui, ce phénomène explique en partie la faible pénétration de l’assurance au Burkina Faso qui était de 1,14 % en 2021, 1,22 % en 2022 et toujours de moins de 2 % en 2025.
« Tant que les gens ont le sentiment que le système est injuste, que certains trichent et s’en sortent, ils hésitent à adhérer. Or, moins il y a d’adhérents, moins la mutualisation fonctionne. C’est un cercle vicieux », dit-il.
Un coût économique lourd, une confiance sociale érodée
Un autre effet pervers de la fraude réside dans l’allongement des délais d’indemnisation. Plus il y a de fraude, plus il y a de contrôles, et plus les procédures deviennent longues, avec au finish, un impact direct sur la relation assureur-assuré.
« La fraude entraîne un renforcement des contrôles et donc un rallongement des délais d’indemnisation. Les assurés honnêtes se sentent pénalisés, suspectés à tort, ce qui dégrade la confiance et alimente la perception négative du secteur », déplore Jean-François Régis Kambou.
Le Directeur général de CORIS Assurance, Haïdaraï Rabo : « La digitalisation a rendu certaines tentatives de fraude plus rapides et plus sophistiquées, ce qui impose de renforcer nos outils d’analyse et de contrôle. »
Derrière chaque dossier frauduleux détecté, chaque indemnisation indue évitée ou chaque procédure judiciaire engagée, se cache une réalité plus importante, souvent invisible, celle que la fraude à l’assurance ne pénalise pas seulement les compagnies, elle déséquilibre l’économie, renchérit les primes, et fragilise la confiance sociale autour d’un mécanisme fondé, par essence, sur la solidarité.
En effet, dans son principe, l’assurance repose sur la mutualisation des risques. Chacun cotise pour que ceux qui subissent un sinistre puissent être indemnisés.
L'enseignant-chercheur à l’Université Thomas Sankara, Dr Abel Tiemtoré : « Le phénomène de la fraude est réel mais reste mal quantifié, en l’absence de statistiques publiques exhaustives et de mécanismes de partage de données, ce qui rend la lutte plus difficile ».
C’est un pacte collectif fondé sur la confiance, que la fraude contribue à briser. Les chiffres manquent pour quantifier précisément l’impact financier de la fraude au Burkina Faso, mais les ordres de grandeur existent à l’échelle africaine. « En Afrique, on estime que la fraude représente environ 10 % des indemnisations. C’est énorme. Si on parvenait à réduire ce taux, les primes pourraient baisser significativement », fait savoir Dr Tiemtoré.
L’un des impacts les plus visibles de la fraude concerne les délais de paiement des sinistres. Une situation qui pénalise encore les assurés honnêtes.
Selon Idrissa Karama, si tous les assurés étaient honnêtes à 100 %, le traitement des sinistres pourrait se faire en 24 heures. « Aujourd’hui, à cause des tentatives de fraude, on est obligé de multiplier les vérifications. Expertises médicales, contre-expertises automobiles, contrôles documentaires sont autant d’étapes supplémentaires imposées par quelques comportements déviants. Parce que quand on découvre une faille utilisée par des fraudeurs, on la corrige. Mais chaque correction ajoute une couche de contrôle, et donc du temps », déplore-t-il.
Sur le terrain, les courtiers sont souvent en première ligne de ces tensions résultant de la fraude ou des soupçons de fraude. « Le courtier est coincé entre son client, qui veut être indemnisé rapidement, et l’assureur, qui doit vérifier. Quand il refuse de transmettre un document douteux, il est parfois perçu comme un obstacle », fait savoir le président des courtiers du Burkina. Pourtant, insiste-t-il, la rigueur du courtier est une protection pour l’ensemble du système. « Si le courtier cède à la pression, il devient complice. Et à long terme, c’est la profession entière qui perd en crédibilité », argumente M. Lamizana.
Des solutions concrètes, entre rigueur, technologie et changement de culture
Face à l’ampleur et à la sophistication croissante des fraudes à l’assurance notamment grâce à l’avènement de l’intelligence artificielle, assureurs, courtiers, experts sont unanimes que la lutte contre la fraude doit être holistique, structurée et partagée.
L'expert en intelligence artificielle, Dr Ouédraogo Boukary : « Aujourd’hui, l’IA permet de générer de faux documents, de fausses images et même des vidéos d’accidents qui n’ont jamais existé, mais qui peuvent paraître parfaitement crédibles. Le revers de la médaille est que cette même IA, si elle est bien utilisée, peut contribuer à baisser significativement le degré de fraude à l’assurance ».
Pour le directeur technique en charge du développement, Idrissa Karama, la première ligne de défense reste la prévention et l’importance de mieux connaître l’assuré. « On ne peut plus se contenter de réagir après coup. La lutte contre la fraude doit commencer dès la souscription. Plus on a des informations fiables dès le départ, moins il y a de zones grises exploitables au moment du sinistre », soutient-il.
Cela passe, selon lui, par une digitalisation complète des dossiers clients, permettant de tracer l’historique des contrats, des sinistres et des comportements. « Quand un assuré sait que tout est tracé, il réfléchit par deux fois avant de tenter une fraude », ajoute-t-il.
Pour le Directeur général de Coris Assurance, Haïdaraï Rabo, la réponse doit être globale. « La lutte contre la fraude doit reposer sur une synergie sectorielle entre assureurs, régulateur, justice et forces de sécurité. Aucune compagnie ne peut, à elle seule, lutter contre des réseaux organisés », affirme-t-il.
Il plaide également pour un cadre réglementaire clair sur l’usage de l’IA, la protection des données et des sanctions dissuasives, tout en insistant sur la nécessité de simplifier les produits et les procédures afin de réduire les zones grises exploitées par les fraudeurs.
Le directeur général de Sunu Assurances Burkina, Jean-François Régis Kambou abonde dans le même sens. « Il faut renforcer les contrôles internes, former les équipes, améliorer la coopération entre compagnies et accélérer une digitalisation maîtrisée des processus, adaptée au contexte local », souligne-t-il. L’IA, poursuit-il doit servir à accélérer les dossiers légitimes et à améliorer l’expérience client, pas uniquement à bloquer les dossiers sensibles.
Du côté des courtiers, Monsieur Lamizana, plaide pour une harmonisation sectorielle, car les fraudeurs exploitent les différences de procédures entre assureurs. Il appelle donc à la mise en place de standards communs.
« Il faut des règles partagées sur l’expertise, la documentation, les délais, afin que le fraudeur ne puisse pas faire du “shopping” entre compagnies », souligne Mr Lamizana. L’APCAB milite également pour la création d’un fichier partagé des sinistres frauduleux, dans le respect du cadre légal, de sorte que, si un assuré est auteur de fraude dans une compagnie, qu'il ne puisse plus pouvoir recommencer ailleurs comme si de rien n’était.
Là où l’IA devient un atout important pour les assureurs, c’est dans sa capacité d’analyse. Contrairement à l’humain, limité dans le nombre de paramètres qu’il peut traiter simultanément, l’IA excelle dans l’analyse multidimensionnelle. « Un humain peut analyser deux ou trois dimensions à la fois. L’IA, elle, peut analyser plus de cent dimensions simultanément », explique Dr Ouédraogo Boukary.
Le président de l’Association professionnelle des courtiers d’assurance du Burkina Faso (APCAB), Lagnono Hassane Lamizana : « La fraude fausse la concurrence, fragilise les courtiers honnêtes et pèse sur la crédibilité de l’ensemble du marché burkinabè. »
Concrètement, dans le cadre d’un sinistre automobile par exemple, l’IA peut croiser, à la fois, la date et l’heure de l’accident, la localisation, les images du sinistre, l’historique du client, les sinistres similaires enregistrés, les données météorologiques, le trafic routier au moment des faits.
« Ce niveau de recoupement est impossible à réaliser manuellement dans des délais raisonnables », insiste-t-il.
Miser sur la technologie, sans perdre l'humain
L’IA est également redoutable dans la détection d’anomalies statistiques. « Lorsqu’un assuré déclare plusieurs sinistres avec des montants systématiquement arrondis 10 millions, 20 millions, 40 millions, l’IA identifie immédiatement un schéma suspect, car dans la réalité, les montants sont rarement parfaitement arrondis », précise-t-il.
En matière d’images, l’IA va encore plus loin. « Elle peut analyser les ombres, les reflets, les textures, la cohérence de la lumière, ou détecter des artefacts invisibles à l’œil humain », explique-t-il. Un incendie mal simulé, une source lumineuse incohérente ou un arrière-plan impossible peuvent ainsi être repérés automatiquement.
Toutefois, l’efficacité de ces outils dépend fortement de la qualité des données disponibles. Sur ce point, le diagnostic de l'expert en IA est nuancé.
« Les compagnies d’assurance burkinabè disposent de données, car elles existent depuis longtemps. Mais ces données sont majoritairement sur support papier et peu structurées », observe-t-il. Or, l’IA nécessite des volumes importants de données numériques, propres et cohérentes. « La mauvaise qualité des données peut entraîner des biais, des hallucinations de l’IA et des faux positifs », prévient-il.
Pour lui, la priorité est de numériser, structurer et centraliser les données existantes avant de déployer des modèles sophistiqués.
L’utilisation de l’IA comporte néanmoins des risques, notamment celui des faux positifs. « Un faux positif, c’est un sinistre légitime signalé à tort comme frauduleux. Cela peut blesser les assurés, dégrader la confiance et exposer les compagnies à des risques juridiques », explique l’expert.
Les causes sont multiples : données insuffisantes, manque de contexte, changements de modèles, ou qualité médiocre des informations d’entraînement. D’où la nécessité, selon lui, d’un encadrement éthique strict. Parmi les garde-fous indispensables, il cite la transparence et l’explicabilité des décisions algorithmiques, l’équité et la non-discrimination, la protection des données personnelles et la responsabilité humaine dans la prise de décision.
« L’IA doit assister l’humain, pas le remplacer. La décision finale doit toujours pouvoir être contestée et validée par un professionnel », insiste-t-il. Pour Dr Ouédraogo Boukary, il ne faut pas se voiler la face, car une véritable course technologique est engagée entre fraudeurs et assureurs.
Image illustrative générée par l’Intelligence Artificielle, montrant le contraste entre les méthodes de fraudes traditionnelles et celles sophistiquées.
« Les fraudeurs utilisent l’IA pour frauder, les assureurs doivent l'utiliser pour détecter la fraude. On peut dire que c’est l’IA qui combat l’IA », résume-t-il. Cette course suppose des investissements conséquents, mais réalistes.
Selon lui, des solutions cloud adaptées, combinées à des infrastructures locales sécurisées, peuvent permettre une montée en puissance progressive, à condition de garantir la souveraineté et la confidentialité des données. « Ceux qui sauront utiliser l’IA remplaceront ceux qui ne l’utilisent pas. Mais sans gouvernance, sans éthique et sans compétences humaines, l’IA peut devenir contre-productive », conclut-il.
Estelle KONKOBO






