Dans cette tribune, le consultant en financement du développement et politiques publiques en Afrique, Mohamed El Aichouni, livre une analyse critique de l’Agenda 2063, adopté par l’Union africaine. Tout en déplorant les acquis limités de sa première décennie de mise en œuvre, il décortique les contraintes objectives qui freinent la mise en ouvre efficace de cette ambitieuse feuille de route pour le continent. Il y esquisse également des pistes d’actions devant permettre de donner un souffle nouveau à cet agenda.
Résumé
Dix ans après son adoption, l’Agenda 2063 demeure la feuille de route la plus ambitieuse jamais élaborée par l’Union Africaine pour transformer le continent. Porté par la vision d’une Afrique intégrée, prospère et pacifique, cet agenda incarne l’aspiration à une souveraineté économique, politique et culturelle renforcée. Toutefois, les résultats obtenus à aujourd’hui demeurent contrastés. Malgré des avancées dans certains domaines, notamment l’intégration régionale et le développement des infrastructures, de nombreuses contraintes continuent de freiner sa mise en œuvre. Les défis financiers, institutionnels, sécuritaires et géopolitiques soulèvent la question centrale de la capacité du continent à traduire ses ambitions stratégiques en transformations économiques concrètes.
Introduction
Adopté en 2015 par l’Union Africaine, l’Agenda 2063 constitue le cadre stratégique de long terme destiné à guider la transformation économique et sociale du continent. Héritier des idéaux panafricains portés par les fondateurs de l’Organisation de l’Unité Africaine, il vise à faire de l’Afrique « un continent intégré, prospère et pacifique, dirigé par ses propres citoyens et représentant une force dynamique sur la scène internationale ».
Articulé autour de sept aspirations majeures, l’Agenda 2063 entend (i) promouvoir une croissance inclusive, (ii) accélérer l’intégration régionale, (iii) consolider la gouvernance démocratique, (iv) renforcer la paix et la sécurité, (v) valoriser l’identité culturelle africaine, (vi) développer le capital humain et enfin (vii) accroître l’influence internationale du continent.
Cependant, une décennie après son lancement, l’écart entre les objectifs affichés et les réalisations effectives demeure significatif. Cette situation invite à une évaluation et à une analyse critique des principales limites qui entravent la mise en œuvre de cet vision considérée comme l’ambition du siècle africain. C’est l’objet des chapitres qui suivent.
1. La contrainte financière : un obstacle majeur à l’autonomie stratégique de l’Afrique
1.1. Une mobilisation insuffisante des ressources internes
L’un des principaux défis de l’Agenda 2063 réside dans le financement de ses programmes et projets de développement.
Malgré les engagements répétés en faveur de l’autonomie financière du continent, plusieurs facteurs limitent encore la capacité des Etats à mobiliser des ressources domestiques suffisantes en raison de :
- Faible pression fiscale ;
- Importance persistante du secteur informel ;
- Faiblesse des marchés financiers nationaux ;
- Capacités limitées de mobilisation de l’épargne intérieure.
Par conséquent, une large partie des investissements nécessaires dans les domaines des infrastructures, de l’énergie, de l’industrialisation ou du développement humain continue de dépendre des partenaires extérieurs.
Cette dépendance réduit la marge de manœuvre stratégique des Etats africains et expose les programmes de développement aux fluctuations des financements internationaux.
Dans ce contexte, les réflexions initiés récemment par la BAD autour de la Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement (NAFAD) apparaissent comme une tentative de réponse visant à renforcer la souveraineté financière du continent.
1.2. Le fardeau de la dette
La pandémie de COVID-19, suivie des crises géopolitiques et inflationnistes récentes, a considérablement aggravé la vulnérabilité financière de nombreux pays africains. Le service de la dette absorbe désormais une part croissante des budgets publics. Dans plusieurs pays, les dépenses consacrées au remboursement de la dette dépassent celles allouées à la santé ou à l’éducation. Cette situation réduit fortement les capacités d’investissement nécessaires à la réalisation des objectifs, tant du développement durable que de l’Agenda 2063.
2. La faiblesse institutionnelle : un défi persistant
2.1. Des capacités administratives encore limitées
La réussite de l’Agenda 2063 suppose l’existence d’administrations performantes capables de planifier, coordonner et évaluer les politiques publiques.
Or, de nombreux Etats continuent de faire face à :
- Un déficit de ressources humaines qualifiées ;
- Des systèmes statistiques et de planification peu développés ;
- Des mécanismes de suivi-évaluation fragiles, voire inexistants ;
- Des procédures administratives souvent lourdes et peu efficaces.
Ces contraintes limitent considérablement l’exécution des programmes de développement et leur suivi-évaluation.
2.2. Une appropriation nationale incomplète
Au-delà des administrations centrales, l’Agenda 2063 peine encore à être pleinement intégré dans les politiques nationales. En effet, dans plusieurs pays :
- Les citoyens connaissent peu ou pas ses objectifs ;
- Les administrations sectorielles ne l’utilisent pas comme référence stratégique ;
- Les plans nationaux de développement ne sont pas ou que partiellement alignés sur ses priorités.
Cette faible appropriation réduit son impact opérationnel et sa visibilité auprès des décideurs et des populations.
3. L’intégration régionale : un chantier encore inachevé
3.1. Des échanges intra-africains insuffisants
L’intégration économique constitue l’un des piliers fondamentaux de l’Agenda 2063.
Pourtant, le commerce intra-africain demeure l’un des plus faibles au monde, représentant moins de 20 % des échanges du continent.
Cette situation s’explique notamment par :
- l’insuffisance des infrastructures régionales ;
- le coût élevé du transport ;
- la persistance de barrières non tarifaires ;
- la faible connectivité logistique.
La Zone de Libre-Echange Continentale Africaine (ZLECAf) ouvre des perspectives prometteuses, mais sa mise en œuvre demeure progressive, voire timide.
3.2. Une architecture régionale fragmentée
La coexistence de multiples communautés économiques régionales telles que la CEDEAO, la SADC, la COMESA, la CEEAC, la EAC ou l’UMA, engendre souvent des chevauchements institutionnels et réglementaires.
Cette fragmentation nuit à la cohérence des politiques régionales et ralentit la construction du marché continental africain.
4. Les fragilités sécuritaires et de gouvernance
4.1. L’instabilité politique et sécuritaire
La vision portée par l’Agenda 2063 repose sur un environnement stable et pacifique.
Or, plusieurs régions du continent restent confrontées à :
- des conflits armés ;
- l’extrémisme violent ;
- des tensions communautaires ;
- des crises politiques récurrentes.
Les situations observées dans le Sahel, la Corne de l’Afrique ou certaines parties de l’Afrique centrale illustrent ces fragilités. Ces crises détournent d’importantes ressources publiques vers les dépenses sécuritaires au détriment du développement.
4.2. Les défis persistants de la gouvernance
Les problèmes liés à la gouvernance demeurent également une contrainte majeure. En effet, la corruption, la faiblesse de l’Etat de droit, l’instabilité réglementaire et l’insuffisance de la transparence budgétaire, réduisent l’efficacité de l’action publique et limitent l’attractivité des économies africaines.
5. Une transformation économique encore incomplète
5.1. Une industrialisation insuffisante
Malgré l’abondance de ses ressources naturelles, l’Afrique continue principalement d’exporter des matières premières peu ou pas transformées. Les chaînes de valeur industrielles restent limitées et la valeur ajoutée locale demeure faible. Cette situation maintient le continent dans une position de dépendance vis-à-vis des fluctuations des marchés internationaux.
5.2. Une souveraineté alimentaire encore fragile
D’après la FAO, l’Afrique dispose de près de 60 % des terres arables non exploitées de la planète, mais demeure fortement dépendante des importations alimentaires.
Les faibles rendements agricoles, les effets de la désertification et du changement climatique et les déficits d’infrastructures rurales continuent d’affaiblir la sécurité alimentaire du continent.
Dans ce domaine, les acquis du Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine (PDDAA) restent en deçà des attentes initiales.
6. Le défi démographique et social
6.1. La création d’emplois face à la poussée démographique
Selon le Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA), le continent africain devrait dépasser 2,5 milliards d’habitants à l’horizon 2050. Cette dynamique peut constituer un puissant dividende démographique à condition que les économies africaines génèrent suffisamment d’emplois productifs.
Or, la croissance économique actuelle demeure insuffisamment créatrice d’emplois formels, notamment pour les jeunes et les femmes.
6.2. La persistance des inégalités
Les progrès économiques observés dans plusieurs pays n’ont pas toujours été accompagnés d’une réduction significative des inégalités, tant sociales que territoriales.
En effet, les disparités territoriales, sociales et de genre demeurent importantes, limitant le caractère inclusif et durable de la croissance et donc de la répartition équitable des richesses nationales.
7. Les contraintes géopolitiques de l’environnement international
7.1. Des dépendances historiques encore présentes
Les structures économiques héritées de la période coloniale continuent d’influencer les trajectoires de développement du continent. Les économies africaines demeurent largement spécialisées dans l’exportation de produits primaires et restent fortement dépendantes des marchés extérieurs.
7.2. Une intensification des rivalités internationales
L’Afrique est devenue un espace stratégique convoité par plusieurs puissances mondiales. La multiplication des partenariats avec la France, la Chine, les États-Unis, l’Union Européenne, la Russie, la Turquie, l’Inde ou les pays du Golfe offre de nouvelles opportunités mais également accentue les dépendances externes.
8. Les limites intrinsèques de l’Agenda 2063
8.1. Une ambition particulièrement vaste
L’Agenda 2063 couvre simultanément un très grand nombre de secteurs, tels que l’industrialisation, les infrastructures, la gouvernance, la paix et la sécurité, l’innovation, la culture, l’environnement et l’inclusion sociale.
Cette ambition globale constitue une force politique mais rend également plus difficile la hiérarchisation des priorités, la coordination des activités et le suivi des résultats.
8.2. L’absence de mécanismes véritablement contraignants
L’Union africaine dispose de moyens limités pour imposer l’application des engagements pris par les Etats membres.
La mise en œuvre repose essentiellement sur la volonté politique nationale, ce qui crée d’importantes disparités dans les niveaux d’exécution et de suivi-évaluation des politiques de développement mise en oeuvre.
9. Vers un second souffle de l'Agenda 2063
Compte tenu de ce qui précède, les reformes à apporter pour une mise en œuvre appropriée de l’Agenda 2063 sont les suivantes :
- Renforcement des institutions continentales ;
- Autonomie financière de l'Union africaine ;
- Accélération de l'intégration régionale ;
- Industrialisation fondée sur les ressources locales ;
- Appropriation de la vision par les décideurs nationaux et les populations et la mobilisation de la diaspora ;
- Mise en œuvre de la Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement (NAFAD) initiée par la BAD ;
- Amélioration du climat social, de la paix et de la stabilité.
Conclusion
L’Agenda 2063 demeure l’un des projets les plus structurants jamais conçus pour le développement du continent africain. Il offre une vision cohérente de transformation fondée sur l’intégration régionale, la souveraineté économique, la paix et le développement humain.
Le défi lié à l’exécution de cet Agenda réside principalement dans sa capacité à transformer cette vision en institutions efficaces, les ressources en richesses partagées et les ambitions politiques en résultats concrets pour les populations. L'Agenda 2063 sera jugé non sur ses promesses, mais sur sa capacité à changer durablement et en mieux la vie des Africains.
Encadré : Agenda 2063, dix ans après
Quelques indicateurs révélateurs
|
Domaine |
Situation récente |
Appréciation |
|
Croissance économique |
L'Afrique subsaharienne affiche une croissance moyenne comprise entre 3 % et 4 % ces dernières années, avec de fortes disparités entre pays. |
Progression modérée mais insuffisante pour absorber la croissance démographique. |
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Commerce intra-africain |
Moins de 20% des échanges totaux du continent. |
Nettement inférieur à l'Europe (plus de 60 %) ou à l'Asie (plus de 50 %). |
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Industrialisation |
L'industrie manufacturière représente moins de 12 % du PIB africain en moyenne. |
Transformation structurelle encore limitée. |
|
Accès à l'électricité |
Plus de 600 millions d'Africains demeurent sans accès à l'électricité. |
L'un des principaux freins à l'industrialisation. |
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Dette publique |
Plusieurs pays consacrent désormais plus de ressources au service de la dette qu'à certains secteurs sociaux. |
Forte contrainte budgétaire pour les investissements de développement. |
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Emploi des jeunes |
Plus de 10 à 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. |
Création d'emplois insuffisante face à la demande. |
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Sécurité alimentaire |
Le continent demeure importateur net de produits alimentaires. |
Dépendance persistante malgré un fort potentiel agricole. |
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Intégration régionale |
La ZLECAf est entrée en vigueur mais sa mise en œuvre reste progressive. |
Potentiel considérable encore sous-exploité. |
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Gouvernance |
Les progrès restent inégaux selon les pays. |
Des avancées existent mais les défis institutionnels demeurent importants. |
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Paix et sécurité |
Multiplication des foyers d'instabilité dans certaines régions. |
Risque majeur pour la réalisation des objectifs de l'Agenda 2063. |
Sources : BAD (Perspectives économiques en Afrique, 2025) ; CENUA (Rapport économique sur l'Afrique, 2025) ; UA (Rapport africain sur l'intégration, 2025) ; FAO (L'État de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, 2024) ; Banque mondiale (Rapport sur la dette internationale, 2024) ; OIT (Tendances mondiales de l'emploi des jeunes, 2024) ; Fondation Mo Ibrahim (Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique, 2024).




