Figure emblématique de la musique religieuse burkinabè voire africaine, Ella Nikièma, à l’Etat civil Ella Sylvie Kinda/Nikièma, cumule plus de trois décennies de carrière musicale. Mais derrière l'artiste au talent insoupçonné, se cache une autre facette de sa vie : la femme entrepreneure ! Promotrice de la Société à responsabilité limité (SARL) Ella Kinda Shop, spécialisée dans la commercialisation des produits cosmétiques, des compléments alimentaires et les vitamines, elle réussit à concilier vie d’artiste et celle de chef d’entreprise. Dans cet entretien accordé à C'Finance, elle revient sur son parcours, la célébration de ses trente ans de carrière, les motivations qui l'ont conduite vers l'entrepreneuriat, les défis rencontrés, ainsi que sa vision du développement de son entreprise. Pour l'artiste, « la musique et l'entrepreneuriat sont une continuité ».
C'Finance (C.F.) : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Ella Nikièma (E.N.) : À l'état civil, je m'appelle Nikièma Poudma Ella Sylvie. Mon nom d'artiste est Ella Nikièma. Je suis épouse de Kinda, mariée et mère de quatre enfants. Mon époux est pasteur. Je suis donc épouse de pasteur, chantre et servante de Dieu.
C.F. : En 2022, vous avez célébré vos trente années de carrière musicale. Comment se porte aujourd'hui l'artiste après plus de trois décennies de musique ?
E.N. : Il était important de marquer cette halte pour rendre grâce au Seigneur, car 30 ans, ce n’est pas 30 jours ! Cette célébration est venue à point nommé, et il était nécessaire de la faire. Non seulement, nous avons rendu grâce au Seigneur, mais aussi cette fête m'a permis de me repositionner dans une autre dimension. La célébration de ces 30 ans m'a révélée autrement auprès des mélomanes et de mon public qui m’aimaient déjà.
C.F. : Après plus d’une trentaine d’années dans la musique, Ella Nikièma envisage-t-elle sa retraite des scènes ?
E.N. : Je considère ces 30 ans comme un nouveau départ. Pour moi, ce n'est que le début ! Je me prépare déjà pour les trente prochaines années. Après cette célébration, j'ai reçu énormément de témoignages de personnes qui ont confié combien mes chansons avaient changé leurs vies, les avaient aidées à surmonter des moments difficiles. Des entrepreneurs burkinabè, et pas des moindres, m'ont reçue dans leurs bureaux et m'ont confié, combien n’eurent été mes chansons, ils auraient arrêté d’entreprendre ! Ces témoignages m'ont profondément marquée, fait prendre davantage conscience de l'impact que la musique peut avoir sur la vie des gens. Cela m’a beaucoup galvanisé, et je me suis demandé pourquoi arrêter alors que ma musique permet d’impacter des vies ! C'est pourquoi ces trente années ne constituent pour moi qu’un début !
C.F. : Votre musique semble toucher un public qui dépasse largement le seul milieu chrétien…
E.N. : Oui, et cela réjouit énormément. Les musulmans sont ceux qui écoutent le plus ma musique. Et soit dit en passant, pour la célébration de mes 30 ans de carrière, les musulmans sont ceux qui m’ont le plus soutenu avec beaucoup de millions ! Sur les ondes ou chaque fois que j’ai l’occasion, je n’hésite pas à le dire ! Lors de la célébration de mes trente ans au Palais des Sports, qui a refusé du monde, les musulmans et les non-chrétiens de chez étaient les plus nombreux ! Ce sont vraiment eux qui ont la fête ! Je reçois régulièrement, notamment sur les réseaux sociaux, des messages de personnes qui me disent : « Je suis musulman, mais j'aime beaucoup écouter vos chansons ! » Je reconnaissant à Dieu pour cette grâce !
C.F. : Autrement, le bilan de ces trente ans de carrière est positif ?
E.N. : Le bilan est largement satisfaisant ! Rien que du positif, sur tous les plans : spirituel, social, financier… Je rends grâce à Dieu qui continue de faire des merveilles dans ma vie.
C.F. : Le public connaît surtout l'artiste Ella Nikièma, la vedette internationale. En revanche, beaucoup ignorent la femme entrepreneure qui se cache derrière l’artiste de talent. Comment est née l’idée d’ajouter une corde entrepreneuriale à celle musicale ?
E.N. : Je dirais d'abord que ma carrière artistique est déjà, en elle-même, une forme d'entrepreneuriat. Depuis mon mariage, en 2001, j'accompagne mon époux dans ses différentes activités entrepreneuriales. Après ses études universitaires, il s'est lancé très tôt dans l’entrepreneuriat, notamment dans la librairie puis l’imprimerie. Et depuis, je l'ai accompagné en tant que son assistante. J’ai donc toujours été à ces côtés jusqu’à ce que je décide de saisir une opportunité qui s'est présentée à moi à travers le public. En effet, régulièrement, les gens me posent la question : « Maman Ella Nikiéma, vous refusez de vieillir, quel est votre secret ? » Je répondais toujours que c'était avant tout une grâce de Dieu, mais aussi que notre métier nous permet de vivre dans la joie, de transmettre des émotions positives et de rester constamment en contact avec les populations. Nous extériorisons ce que nous ressentons.
Tout cela nous réjouit et nous permet de rester jeune. Vous verrez, la plupart des artistes, des chantres ne vieillissent pas ! À force de recevoir la même question, je me suis demandé pourquoi ne pas proposer des solutions aux personnes qui souhaitent aussi prendre soin de leur bien-être et ont besoin de cette jeunesse et cette vitalité ! C'est ainsi que je me suis lancée dans la commercialisation de produits cosmétiques, de compléments alimentaires et de vitamines de haute qualité, qui permettent aux gens de rester jeunes ! Et aujourd'hui, les produits que nous proposons répondent véritablement aux attentes de nos clients !
C.F. : Pouvez-vous nous présenter votre entreprise, à travers laquelle vous exercez cette activité ?
E.N. : Il s’agit de Ella Kinda Shop, qui est une société à responsabilité limitée (SARL), une entreprise formelle, officiellement reconnue par l'État. Nous disposons de l'ensemble des documents administratifs requis. Notre entreprise est spécialisée dans la commercialisation de produits cosmétiques, de compléments alimentaires et de vitamines destinés au bien-être et à la santé.
C.F. : Les produits que vous commercialisez sont-ils importés ou produits localement ?
E.N. : Pour le moment, nos produits sont principalement importés. Mais, notre ambition est d'aller progressivement vers une production locale. Nous réfléchissons actuellement à comment mettre en place des produits fabriqués localement au Burkina Faso, notamment des tisanes, des infusions et d'autres solutions naturelles destinées à améliorer le bien-être, la bonne santé, d’assurer le rajeunissement des populations. A termes, notre ambition est de faire sortir notre propre marque, à base des produits locaux ! C'est un projet qui nous tient particulièrement à cœur ! Nous sommes également en train de prospecter d’autres domaines. Nous voulons nous donner les moyens d’offrir aux Burkinabè des produits de très grande qualité.
C.F. : Comme beaucoup d'entrepreneurs, vous avez certainement été confrontée à des difficultés au démarrage…
E.N. : Les défis n’ont pas manqué, comme pour toute entreprise naissante. Le premier a été celui du financement, car toute entreprise a besoin d'un fonds de roulement pour démarrer dans de bonnes conditions. Secundo, il fallait réaliser une étude de marché afin de mieux comprendre le secteur, ses opportunités, mais aussi ses contraintes. Il fallait aussi collaborer avec ceux opérant déjà dans ce domaine, afin de bénéficier de leurs expériences et de leurs conseils. Les défis étaient nombreux, mais nous nous sommés donnés les moyens de les surmonter et mettre cette activité en place. Et aujourd’hui, l’entreprise se porte très bien !
C.F. : Le marché des produits cosmétiques et des compléments alimentaires est aujourd'hui très concurrentiel. Comment Ella Kinda Shop parvient-elle à se distinguer et à gagner la confiance des consommateurs ?
E.N. : Pour nous distinguer de toutes ces offres, notamment sur les réseaux sociaux, nous proposons des produits de qualité, des produits que nous-mêmes, nous consommons ! Pour rassurer le client, nous proposons des produits de très haute qualité, de longue durée, qui sont certifiés, reconnus sur le plan international. Et cette qualité-là nous permet de fidéliser nos clients. Une fois qu'on arrive à fidéliser les clients, le reste devient encore plus facile !
C.F. : Aujourd’hui, au Burkina Faso, l’entrepreneuriat féminin une certaine dynamique. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?
E.N. : De nos jours, les femmes ont bien compris, ce n'est plus comme avant où elles étaient simplement ménagères. Aujourd'hui, elles savent qu'il faut aussi apporter quelque chose pour soutenir la famille, le mari et les enfants. Beaucoup de femmes en ont pris conscience. Dans les marchés, elles font le petit commerce, vendent des fruits, des légumes… Il y a eu une véritable prise de conscience. Nos mamans, tout comme les jeunes femmes d'aujourd'hui, ont eu une certaine ouverture d'esprit. C'est ce qui explique cette dynamique !
Chacune essaie désormais d'apporter sa pierre à l'édifice, car, quoi qu'on dise, le mari ne peut pas supporter seul toutes les charges du foyer. Même s'il le veut, c'est souvent compliqué. Aujourd'hui, elles investissent des secteurs autrefois réservés aux hommes. Il y a des femmes dans le transport du clinker par exemple. Lors du programme AFAWA, nous avons vu des métiers que l'on croyait exclusivement masculins et dans lesquels les femmes se sont lancées, avec beaucoup de succès.
C.F. : Malgré cette dynamique, les femmes entrepreneures restent encore moins nombreuses que les hommes et continuent de faire face à plusieurs contraintes. Quels sont, selon vous, les principaux défis qui freinent encore l'entrepreneuriat féminin ?
E.N. : Oui, malgré cette dynamique, il existe encore des blocages qui sont principalement d'ordre culturels. Déjà, pour permettre aux filles d'aller à l'école, il a fallu mener beaucoup de sensibilisations et mettre en place plusieurs programmes. Au départ, la femme ne devait même pas être scolarisée. C'est après de nombreuses campagnes qu'elle a pu accéder à l'école et acquérir les mêmes connaissances que l'homme.
Aujourd'hui encore, lorsqu'une femme veut entreprendre, cette culture selon laquelle elle devrait rester à la maison demeure présente. C'est un blocage dans la tête de certaines personnes de voir une femme chef d'entreprise donner des instructions à des hommes. Ce n'est d'ailleurs pas seulement dans les entreprises. À l'église ou dans les mosquées également, il y a une place réservée aux femmes. Mais avec l'évolution de la société, la scolarisation des filles et l'ouverture sur le monde, je pense qu'il y aura progressivement un changement.
C.F. : Vous poursuivez votre carrière musicale tout en développant votre entreprise. Comment parvenez-vous à concilier ces deux univers, ainsi que votre statut de personnalité publique avec les exigences commerciales ?
E.N. : J'avoue que ce n'est pas souvent aisé ! Pour pouvoir vendre des produits, il faut aller à la rencontre des clients. Cela expose davantage la personne, alors qu'un artiste devrait éviter cette exposition qui pourrait le rendre vulgaire. Il faut donc trouver le juste milieu, pour que la recherche d’argent ne finisse pas par ternir son image, sa carrière ! Pour concilier les deux, il faut développer des stratégies qui permettent de préserver son image. Imaginez un artiste qui passe son temps à aller dans les bureaux pour vendre ses produits ! Cela peut rapidement changer le regard que les gens portent sur lui. Il n’est plus la star qu’on voyait de loin !
Cela dit, Je dirais que la musique et l'entrepreneuriat sont une continuité. Il faut trouver le bon équilibre pour que la recherche de l'argent ne vienne pas diminuer l'inspiration. Car, quand la tête est constamment tournée vers la recherche de l’argent, comment améliorer les produits, comment manager, cela joue sur l'inspiration. À un moment donné, il faut donc savoir faire confiance à des personnes à qui déléguer certaines responsabilités, et savoir prendre du recul. Car, l'inspiration demande beaucoup de concentration, beaucoup de prières et beaucoup de recueillement !
C.F. : Être star et entrepreneur constitue-t-il un avantage pour le développement de ses affaires ?
E.N. : Exactement ! Le fait d'être connu du public aide dans les activités. Il y a des personnes qui prennent nos produits simplement parce que c'est Ella Nikièma qui les leur vend ! C'est un gros avantage que nous avons en tant qu'artiste, parce que les gens ont déjà confiance en nous. Ils ont confiance dans le message que nous portons. Ils ne peuvent donc pas imaginer que nous pouvons leur vendre de mauvais produits. Être star et entrepreneur constitue donc un avantage, mais c'est aussi une responsabilité ! Car, nous devons préserver cette belle image que les gens ont de nous en leur proposant des produits de très haute qualité.
C.F. : Pour les jeunes qui souhaitent entreprendre, quels conseils pouvez-vous leur donner ? Et particulièrement aux jeunes artistes qui veulent concilier carrière artistique et entrepreneuriat ?
E.N. : De façon générale, pour pouvoir réussir une belle carrière et avoir un impact, car il s’agit aussi de pouvoir toucher des vies, transformer des vies par ce que nous faisons, il faut quitter dans tout ce qui est précipitation. Quand on est pressé, on récolte toujours les pots cassés. Il faut donc savoir être patient. Le service d'abord, c'est-à-dire servir de façon désintéressée, et la récompense viendra plus tard ! Il m'a fallu trente ans de carrière avant de pouvoir me repositionner. C’est pour dire que c’est maintenant, 30 ans après, je suis en train de récolter les fruits de ce que j'ai semés.
A la jeunesse, soyez toujours patient. Choisissez toujours de passer par les escaliers plutôt que de passer par l'ascenseur. Car, quand on prend l'ascenseur, on brûle beaucoup d'étapes. Je voudrais donc inviter tous ceux qui veulent embrasser une carrière à demeurer dans la patience et ne pas brûler les étapes. Suivre les étapes, suivre le cours naturel de la vie et se laisser vraiment conduire par Dieu ! De façon globale, le conseil que je peux donner aux jeunes, c'est : « restez vous-mêmes » ! Évitez de vouloir ressembler aux autres, surtout ceux que vous voyez sur les réseaux.
Malheureusement, beaucoup de jeunes aujourd'hui ne savent pas exactement ce pour quoi ils ont été appelés. Ils copient de gauche à droite, rentrent dans un couloir qui ne leur appartient pas et, à la fin, ils se retrouvent perdus ! Il y a des chantres qui ont été appelés pour chanter les missionnaires. Moi Ella Nikièma, j’ai été appelée pour chanter pour les musulmans, les non-chrétiens ! Il faut donc beaucoup de patience et beaucoup d'humilité, l'humilité étant la clé du succès. Quand on est humble, accessible et qu'on essaie de comprendre les choses, on gagne toujours. Que Dieu bénisse notre jeunesse !
C.F. : Face aux défis qui freinent l’entrepreneuriat féminin, quelles solutions pour permettre aux femmes d’exploiter pleinement leur potentiel ?
E.N. : C'est d'abord l'autodiscipline ! Si tu veux embrasser une carrière, créer une entreprise et être entrepreneure, il faut avoir de l'autodiscipline. Quel temps je réserve à ma famille ? Quel temps à mes activités ? Il faut savoir s’organiser pour ne pas faire l'amalgame. Quand on est autodisciplinée, on parvient à planifier et faire la part des choses. Il y a aussi la question des compétences. Il faut se former, surtout qu’aujourd’hui il y a beaucoup de possibilités avec des formations en ligne. Outre, la formation et l'autodiscipline, il faut aussi sortir, aller voir comment les choses se passent ailleurs, prendre de l'expérience avec les autres de votre secteur d’activité, avoir des contacts et surtout avoir des informations. La question de l'accès au financement constitue un gros problème. Souvent, les institutions financières demandent des garanties, alors que la femme n'a pas forcément de parcelle ou de terrain à son nom propre ! Si on arrivait à mettre en place des mécanismes davantage adaptés pour faciliter l'accès des femmes au financement, ce serait une bonne chose !
Interview réalisée par la
Rédaction de C’Finance




