Dans l’espace de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine, l’inclusion financière ne se mesure pas uniquement au nombre de comptes ouverts, mais aussi à l’usage effectif des services financiers. Une étude conduite par les chercheurs Abdoulaïtif Sawadogo, Alassane Ouattara du Centre Africain d'Études Supérieures en Gestion (CESAG), et Mouhamed El Bachir Wade de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), met en lumière un décalage entre les objectifs fixés par la Stratégie Régionale d’Inclusion Financière (SRIF) et les conditions observées en 2023. Ladite étude menée sur la base des statistiques de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a été publiée dans la Revue africaine de gestion (RAG) de juin 2025.
Le crédit coûte relativement cher dans l’espace ouest africain par rapport aux projections de la Stratégie régionale d’inclusion financière (SRIF). Et cela est de nature à ralentir la dynamique d’une économie ouverte et accessible à toutes les couches socioprofessionnelles.
Si en 2020, l’objectif fixé pour le coût du crédit était de 650 FCFA pour 10 000 FCFA empruntés, en 2023, ce niveau a atteint 678 FCFA. Cet écart de 28 FCFA peut paraitre marginal à l’échelle individuelle, mais il devient significatif pour les micro entrepreneurs et les ménages à faible revenu, principaux bénéficiaires visés par les politiques d’inclusion financière. Aussi, du point de vue macro-financier, un coût du crédit supérieur aux projections stratégiques peut freiner la demande de financement productif.
Le signal sur la valeur du crédit et son impact sur l’atteinte de l’inclusion financière est donné par trois chercheurs, Abdoulaïtif Sawadogo, Alassane Ouattara du Centre Africain d'Études Supérieures en Gestion (CESAG) et Mouhamed El Bachir Wade de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), à travers leur étude publiée dans le volume 8 de la Revue africaine de gestion (RAG) de juin 2025.
Les conclusions de leurs travaux soulignent un détail important dans l'analyse des données relatives à l'inclusion financière : au-delà de la progression des indicateurs d’accès aux services financiers, le coût du crédit et de la rémunération de l’épargne restent déterminants. L’inclusion financière ne se limite pas à la détention d’un compte, font-ils remarquer. La participation pleine et entière de toutes les composantes de la population à l’économie suppose l’accès effectif au crédit dans des conditions soutenables, précisent-ils.
« Lorsque les conditions de financement restent relativement élevées, l’accès formel au crédit ne garantit pas nécessairement son utilisation par les populations cibles », renchérissent les auteurs de l’étude.
Même alerte au niveau de l'épargne
La dynamique est inverse en ce qui concerne l’épargne. La SRIF prévoyait une rémunération des dépôts équivalente à 550 FCFA pour 10 000 FCFA placés, les résultats des recherches révèlent qu’en 2023, la rémunération observée s’établit plutôt à 522 FCFA, dévoilant un différentiel négatif de 28 FCFA pour 10 000 FCFA épargnés, soit une baisse relative de 5,1 % par rapport à l’objectif stratégique.
L’étude indique que « la faiblesse relative de la rémunération de l’épargne peut limiter l’incitation des ménages à mobiliser leurs ressources dans le circuit financier formel ». Elle met en évidence le rôle de l’épargne en tant que levier essentiel pour soutenir l’intermédiation financière dans la région. La faible rémunération de l’épargne formelle est de nature à en réduire l’attractivité, analysent les auteurs qui soulignent le contexte socioculturel où les ménages arbitrent entre liquidité immédiate et immobilisation des fonds.
Pour les trois chercheurs, un taux de rémunération inférieur aux anticipations peut inciter à privilégier des circuits informels ou des formes d’épargne non bancarisées, ce qui limite l’intermédiation financière et, par ricochet, la capacité du système bancaire à transformer les dépôts en crédits.
Un effet de ciseaux de 28 FCFA des deux côtés
L’analyse combinée des deux indicateurs révèle un effet de ciseaux : les emprunteurs paient 28 FCFA de plus que prévu pour 10 000 FCFA de crédit, tandis que les épargnants perçoivent 28 FCFA de moins que la cible stratégique pour la même somme déposée.
« L’inclusion financière ne doit pas être appréhendée uniquement sous l’angle de l’accès, mais également à travers les conditions économiques d’utilisation des services financiers », observent les auteurs de l’étude. Ce double écart peut affecter l’inclusion dite « active », c’est-à-dire l’utilisation régulière et productive des services financiers.
Du point de vue de la théorie financière, l’inclusion durable repose sur un équilibre entre trois variables : accessibilité, coût et rendement. Si l’accès s’améliore notamment grâce à la digitalisation et à la monnaie électronique mais que les conditions financières restent peu incitatives, le système risque de générer une inclusion essentiellement transactionnelle plutôt que productive, alertent-ils.
Ils estiment aussi que cette évolution doit être considérée dans un cadre macroéconomique plus large dans la mesure où, indique l’étude, les taux d’intérêt ne sont pas uniquement des instruments d’inclusion ; ils sont aussi des outils de stabilité monétaire et prudentielle. Les autorités régionales, notamment la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), doivent arbitrer entre soutien à la croissance, maîtrise de l’inflation et solidité du système bancaire.
De l'avis des chercheurs Abdoulaïtif Sawadogo, Alassane Ouattara et Mouhamed El Bachir Wade, l’enjeu pour l’UEMOA consiste désormais à renforcer l’attractivité du crédit et de l’épargne afin de transformer l’inclusion financière en levier durable de développement économique. « La réussite de l’inclusion financière dépend non seulement de l’accès aux services financiers, mais aussi des conditions économiques dans lesquelles ces services sont utilisés », soulignent les trois chercheurs dans leur étude.
Estelle KONKOBO






